Journal des Alternatives

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L’Inde résiste à la séduction de l’agroalimentaire américain

Mira Kamdar, 25 septembre 2010

Dans le passé, le groupe américain Monsanto a falsifié les données présentées pour obtenir l’autorisation de produire en Inde. En fut-il de même pour l’aubergine génétiquement modifiée, mise au point dans sa filiale indienne ? Impossible à dire. Mais, à New Delhi, le gouvernement vient de suspendre la commercialisation de ce premier légume OGM au monde.

Par Mira Kamdar

Tout semblait prêt pour la commercialisation en Inde d’une aubergine génétiquement modifiée — une première mondiale. Le 16 octobre 2009, le très officiel Comité d’autorisation du génie génétique (GEAC) indien avait donné son feu vert. Toutefois, contre toute attente, le ministre de l’environnement Jairam Ramesh a finalement décidé, en février 2010, de surseoir l’agrément. Est-ce à dire que l’Inde, l’un des gros producteurs mondiaux de coton génétiquement modifié, va tourner le dos aux OGM alimentaires ? C’est loin d’être assuré.

Le moratoire signifie néanmoins que la société civile indienne a remporté une victoire. La campagne menée contre l’aubergine OGM n’a pas été sans rappeler la mobilisation, par Mohandas Karamchand Gandhi, de la population contre l’Empire britannique, autour de l’idée du swadeshi (l’autosuffisance nationale). Ainsi, l’introduction de ce légume a été vécue comme une attaque depuis l’étranger contre le patrimoine génétique et la souveraineté alimentaire du pays. Une approche propre à alerter la population... et qui a incité dix Etats à interdire pareille culture sur leur territoire, comme les y autorise le régime fédéral indien. Devant une telle levée de boucliers, M. Ramesh a préféré ralentir la course à la commercialisation.

A défaut d’être une complète défaite pour les pro-OGM, cet épisode constitue un gros échec à la fois pour la société Mahyco — qui a mis au point cette aubergine pour sa partenaire américaine, la multinationale Monsanto — ainsi que pour... le gouvernement des Etats-Unis. Celui-ci a depuis longtemps placé l’acceptation des OGM vendus par Monsanto au cœur de sa politique économique extérieure.

A entendre Washington, associé aux entreprises en biotechnologie génétique, seuls les OGM seraient capables de résister à la pénurie d’eau, à l’augmentation des températures pronostiquée en raison des changements climatiques, et donc d’assurer la sécurité alimentaire de la population mondiale. Or l’Inde fait partie des pays qui risquent de voir augmenter massivement le nombre des malnutris. Après une mauvaise mousson en 2009, elle prévoit d’importer trois millions de tonnes de riz, dont elle est la deuxième consommatrice après la Chine, et quatre millions de tonnes de légumes secs en 2010.

Coïncidence assez ironique, le jour même où M. Ramesh s’est prononcé sur le sort de l’aubergine nouvellement créée, la question du maïs MON 810, lui aussi produit par Monsanto, est revenue devant la Commission européenne ; on sait le président de cette dernière, M. Manuel Barroso, résolu à imposer rapidement sa culture dans l’Union.

Que l’Inde ralentisse la vente des OGM alimentaires ne signifie pas qu’elle s’engage dans une autre voie : au contraire, tout est prêt pour qu’elle devienne le centre mondial non seulement de la consommation des plantes OGM, mais aussi de leur invention et de leur commercialisation. L’aubergine dite « Bt » (parce qu’elle renferme la bactérie Bacillus thuringiensis, censée induire une résistance aux insectes), premier légume OGM du monde destiné à la consommation humaine, ne sera sans doute pas le dernier.

Après le succès de son coton Bt, dont la culture est désormais répandue dans tout le pays grâce à une campagne de marketing assidue, Mahyco se prépare à introduire de nombreux produits agricoles génétiquement modifiés, avec l’appui direct du gouvernement américain, par le biais de l’United States Agency for International Development (Usaid). Cet organisme en promeut la diffusion dans les pays en voie de développement, confiant la tâche — qui s’en étonnera ? — aux géants de l’agroalimentaire américain et à leurs filiales. C’est par son Projet de soutien à la biotechnologie agricole (Agricultural Biotechnology Support Project, ABSP) qu’il a contribué au développement de l’aubergine Bt (1) ; bananes, cacahuètes, papayes, tomates et riz doivent suivre.

La stratégie de l’Usaid ne varie jamais : dans son « modèle idéal », il s’agit de conjuguer la recherche menée dans les universités avec une commercialisation rapide qui est confiée au privé — le fameux partenariat public-privé. Pour l’aubergine Bt, Mahyco a par exemple pu compter, en Inde, sur la Tamil Nadu Agricultural University, partie prenante du projet ABSP, ainsi que sur le principal associé universitaire de Monsanto aux Etats-Unis, la Cornell University (2). Sur la liste des participants de l’ABSP, on trouve aussi bien des universités américaines et étrangères, des entreprises en génie génétique telles que Monsanto et Mahyco, Nunhems Seeds (Bayer) et la société de conseil en agroalimentation Sathguru — cette dernière affichant sur son site de surprenants « partenaires commerciaux » : le ministère de l’agriculture américain (USDA), l’Usaid, la Cornell University et l’ABSP (3). La ligne de démarcation entre intérêts privés et bien public devient très difficile à repérer.

Déjà dans les années 1960...

Ce flou ne doit rien au hasard. Alors que tous les yeux étaient fixés sur l’accord nucléaire négocié depuis 2005 entre Washington et New Delhi, ces derniers en concluaient un autre dont les conséquences mondiales sont potentiellement au moins aussi importantes : l’Initiative Inde - Etats-Unis sur la formation, la recherche, les services et les liens commerciaux agricoles (India - United States Agricultural Knowledge Initiative, AKI). Signé par le premier ministre indien Manmohan Singh et le président Bush le 18 juillet 2005, l’AKI prévoit « la participation active des universités américaines à la construction des bases d’un système de formation et de recherche en agriculture en Inde » et propose de « fonder un nouveau partenariat (4) ». Dans le conseil d’administration créé pour l’occasion, la partie américaine est représentée, dans son composant « privé », par deux géants de l’agroalimentaire, Monsanto et Archer Daniels Midland, et par le champion des grandes surfaces, Wal-Mart.

L’AKI satisfait pleinement les ambitions de New Delhi, qui rêve à la fois de nourrir sa population croissante et de transformer le pays en une « société du savoir », afin de promouvoir l’économie et les entreprises indiennes au premier rang mondial. Il applique au secteur agricole le modèle d’accueil des « délocalisations » des services aux entreprises (comptabilité, services après-vente avec les centres d’appels, informatique...) qui a constitué le moteur de la croissance économique indienne. Certes, selon les principes de sa diplomatie « à géométrie variable », New Delhi continue de refuser, au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et dans le cadre du cycle de Doha, une libéralisation totale de son agriculture. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Dans les deux cas, les autorités cherchent à préserver les intérêts de leurs grands groupes.

La question agricole occupe une place singulière en Inde : à l’aube de son indépendance, l’insuffisance alimentaire l’a mise dans la position humiliante de quémandeuse face aux Etats-Unis qui, eux, regorgeaient de céréales. Pour faire barrage au communisme dans les Etats récemment décolonisés, Hubert H. Humphrey, alors sénateur du Minnesota, imagina de transformer l’agriculture américaine en « arme diplomatique » et de remplacer les produits alimentaires traditionnels de chaque pays par une nourriture à base de denrées provenant des Etats-Unis. Il s’agissait, expliqua-t-il, de former le goût des enfants étrangers, notamment dans les cantines scolaires : les petits Japonais s’adapteraient au pain, leurs homologues yougoslaves apprendraient à préférer le lait en poudre américain au lait frais local. En Inde, « un enfant mettrait son doigt dans le beurre fondu et le goûterait, avant de déclarer sur un ton amoureux : “Amérique” (5). »

Confrontée à la famine, l’Inde s’est tournée vers les Etats-Unis — en 1960, 92 % de l’aide qu’ils lui ont apportée était d’ordre alimentaire. La « révolution verte » a alors démarré, avec l’aide américaine, par l’intermédiaire des fondations Ford et Rockefeller. Elle a sauvé le pays de la famine, mais sans parvenir à libéraliser complètement son marché agricole, pas plus après l’ouverture du pays au capital étranger en 1991 qu’après le rapprochement stratégique opéré avec Washington sous la présidence Bush.

Cette « révolution verte » a certes réussi à augmenter de façon considérable la production de céréales (de soixante-dix millions de tonnes en 1954 à deux cent deux millions aujourd’hui), mais l’Inde en a lourdement payé le prix : assèchement des canaux et des nappes souterraines, salinisation des sols, endettement des agriculteurs (plus de cent mille d’entre eux se sont suicidés en une décennie à peine), taux de cancer galopant chez les paysans. Sans compter les graves répercussions au niveau politique et social. Ainsi, beaucoup la considèrent comme un facteur majeur de la révolte indépendantiste qui a éclaté au Pendjab dans les années 1980 — mouvement au cours duquel la première ministre Indira Gandhi fut assassinée par ses gardes du corps sikhs en 1984, après que l’armée indienne eut pris d’assaut le Temple d’or, site sacré des Sikhs, où s’étaient réfugiés des insurgés indépendantistes.

Aujourd’hui, la faim guette à nouveau le pays — 40 % des enfants mal nourris dans le monde y vivent. Sa production agricole est menacée par les incidences du changement climatique sur la mousson, par une pénurie alarmante d’eau (6) et par une expansion urbaine et industrielle qui supprime nombre de terres cultivables.

Si elle n’augmente pas de façon conséquente la croissance de son secteur agricole — celle-ci tourne autour de 2 % quand le niveau de croissance globale atteindra, cette année, en dépit de la crise financière mondiale, 7 % —, l’Inde ne nourrira pas sa population et ne réalisera pas ses objectifs de développement (8 %, voire 9 %).

Au nom de la lutte contre la famine

Les investissements massifs, transferts de technologie et infrastructures industrielles agricoles sont censés être apportés au pays par l’Aki. Des cadeaux peu coûteux, car le droit de transformer tout ce savoir-faire en produits commercialisables restera propriété des multinationales.

Telle se présente la seconde « révolution verte » offerte par Washington. « Les Etats-Unis veulent augmenter leur commerce agricole avec l’Inde. Il y a des bénéfices mutuels à en tirer ; or ceux-ci dépendent de la transformation du secteur agricole de l’Inde (7). » Ces changements interviendront d’abord dans les universités indiennes et américaines, où seront invités des chercheurs indiens. Ceux-ci passeront ensuite de l’université aux géants de l’agroalimentaire et inversement, comme cela se fait couramment aux Etats-Unis depuis des décennies : après avoir gagné des salaires très élevés dans le privé, ils deviendront par exemple hauts fonctionnaires au ministère de l’agriculture, avec pour mission de gérer les effets des produits de l’ingénierie génétique fabriqués en quantité par leurs anciens employeurs...

L’itinéraire de M. Michael Taylor illustre bien ce phénomène dit de la « porte à tambour » (revolving door) : après avoir été cadre chez Monsanto, il est entré à l’USDA, à l’époque où celui-ci venait d’approuver la commercialisation de l’hormone de croissance bovine rBGH, fabriquée par la multinationale. De là, il est passé à l’université George-Washington, où il forme de jeunes cadres, y compris des Indiens, qui retourneront ensuite dans leur pays. Si la nouvelle, récemment rendue publique par le gouvernement américain, de l’installation d’un potager biologique au milieu des pelouses de la Maison Blanche a eu un effet symbolique important, l’USDA et l’industrie agroalimentaire n’en demeurent pas moins étroitement liés ; et M. Taylor compte parmi les conseillers de la nouvelle administration (8).

La stratégie des Etats-Unis dans ce domaine consiste donc, en Inde, à réduire le rôle du secteur public. Le pays offre des avantages uniques : des paysans pauvres peu en mesure de poser des questions gênantes sur les semences qu’on leur vend ; une surface cultivable importante ; un marché aux potentialités gigantesques ; des hauts fonctionnaires aussi enthousiasmés par les solutions technologiques de tout genre que paniqués par le spectre de la faim et de la dépendance extérieure. Mais les transnationales américaines ne sont pas les seules à fantasmer sur les possibilités offertes par une privatisation de l’agriculture. Les européens Syngenta, Bayer CropScience, Carrefour, Tesco, comme les groupes indiens Tata, Bharti, Reliance et Mahindra sont, avec bien d’autres, sur les rangs.

Le vieux groupe commercial Tata, en particulier, a créé, sur le modèle américain, le Tata Educational and Development Trust, en partenariat avec la Cornell University — où M. Ratan Tata, le dirigeant du groupe, a fait ses études. En 2008, il lui a offert 50 millions de dollars — la moitié de la somme allant à la Tata-Cornell Initiative in Agriculture and Nutrition, dont le travail porte sur l’Inde ; l’autre moitié sert à octroyer des bourses à de jeunes étudiants-chercheurs indiens inscrits à Cornell. Parallèlement, la société Rallis, leader de l’agrochimie indienne et dépendante du groupe Tata, « a décidé de se lancer de façon importante dans le commerce des graines » hybrides ainsi que dans le coton génétiquement modifié (9).

L’Inde « peut devenir autosuffisante dans sa production alimentaire par l’application de la biotechnologie dans sa culture alimentaire (10) », affirment les sirènes américaines. Est-ce aussi simple ? Selon un rapport — l’« Evaluation internationale des sciences et des technologies agricoles pour le développement » (IAASTD) — publié par les agences des Nations unies en avril 2008, quatre cents scientifiques au moins en doutent.

L’IAASTD sonne l’alarme contre l’actuel système de production agricole industrielle : « Pendant des années, l’agronomie a été essentiellement axée sur la diffusion des technologies pour accroître la productivité au niveau de l’exploitation ; le marché et les mécanismes institutionnels mis en place par l’Etat [poussant à] adopter de nouvelles technologies. Le modèle général consistait à innover constamment, à réduire les prix aux producteurs et à externaliser les coûts (11). »

Les résultats impressionnants obtenus en matière de production l’ont été aux dépens de l’égalité sociale, de la capacité des collectivités locales à maîtriser leurs savoir-faire et leurs cultures, et d’un environnement arrivé à la limite de ce qu’il peut absorber. Le rapport émet de sérieuses réserves sur les solutions purement technologiques et s’interroge sur l’utilité des récoltes OGM, en soulignant leurs dangers potentiels. Rien d’étonnant si les Etats-Unis ont manifesté leur désaccord avec ces conclusions.

On aurait pu penser que l’actuelle crise mondiale rendrait New Delhi moins réceptif aux arguments américains. Or, comme en témoigne la réunion régionale du Forum de Davos tenue en Inde en novembre 2009, ses dirigeants se montrent plus emballés que jamais par des partenariats public-privé ; ils ont convié les investisseurs étrangers à en conclure, s’engageant à libéraliser toujours davantage leur économie.

De même, on pouvait espérer que la belle promesse faite par le président Barack Obama d’un changement réel dans la politique étrangère des Etats-Unis porterait aussi sur son volet agricole. La secrétaire d’Etat Hillary Clinton a au contraire renforcé ce dernier, et la nomination à la tête de l’Usaid de M. Rajiv Shah — qui a fait ses preuves tant à l’USDA qu’à la Fondation Bill et Melinda Gates, où il a privilégié les OGM — va donner encore plus d’importance au génie génétique dans le « développement » des pays pauvres.

Toutefois, les géants de l’agroalimentaire, Monsanto en tête, n’avaient pas prévu la mobilisation contre l’aubergine OGM. Avant de prendre la décision d’un moratoire, M. Ramesh a multiplié les réunions publiques. Il a entendu tous les arguments, y compris ceux des petits producteurs — les plus menacés —, et ces débats ont été largement diffusés par les médias. Dans son communiqué de presse du 9 février 2010, il parle de transparence, de réflexion et, surtout, de prudence dans les choix à faire. « Lorsqu’il n’y a pas de clair consensus dans la communauté scientifique elle-même, qu’il existe une forte opposition au sein des gouvernements des différents Etats, que les dirigeants de la société civile posent de plus en plus de questions sérieuses sans recevoir de réponses satisfaisantes, que l’opinion publique marque son rejet de l’aubergine Bt (...) et qu’il n’y a aucune urgence à la mettre sur le marché, il est de mon devoir d’adopter le principe de précaution et d’imposer un moratoire (12). »


Voir en ligne : Monde diplomatique


Mira Kamdar est chercheuse au World Policy Institute, New York, auteure de Planet India. L’ascension turbulente d’un géant démocratique, Actes Sud, Arles, 2008.

(1) www.absp2.cornell.ed u

(2) B. V. Mahalakshmi, « Cornell researchers get nod for Bt brinjal trials », Financial Express, Hyderabad, 25 septembre 2007.

(3) www.sathguru.com

(4) www.fas.usda.gov

(5) Hubert H. Humphrey, « Food and fiber as a force for freedom », rapport au Sénat, Washington, 21 avril 1958.

(6) Lire Bénédicte Manier, « L’eau en Inde, un enjeu social et géopolitique », Planète Asie, Les blogs du Diplo, 1er février 2010.

(7) David C. Mulford, à la conférence « Indo-US economic cooperation : developing a strategy for closer partnership », New Delhi, 6 mars 2007.

(8) Jeffrey Smith, « Obama’s team includes dangerous biotech “Yes Men” », Huffington Post, 30 novembre 2008.

(9) Yassir A. Pitalwalla, « Rallis plans foray into seeds business », Financial Chronicle, Bombay, 16 mars 2009.

(10) Sourav Mishra et Abhishek Shankar, « GM crops can meet India’s food, biofuel needs », Reuters India, 25 février 2008.

(11) Rapport IAASTD, www.agassessment.org

(12) Jairam Ramesh, « Decision on Bt-Brinjal » (PDF), site du ministère indien de l’environnement et des forêts, 9 février 2010.

Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mai 2010.