Journal des Alternatives

Partenaires

L’Évangile selon George et ses disciples

France-Isabelle LANGLOIS, 2 novembre 2004

De passage à Montréal, la journaliste américaine, Barbara Victor, est venue présenter son livre intitulé La dernière croisade. « Je suis porteuse de mauvaises nouvelles », a-t-elle lancé d’entrée de jeu, en entrevue à Alternatives.

Au cours de la dernière année, Barbara Victor a sillonné d’est en ouest les États-Unis pour rencontrer les Born Again Christians, dont se réclame le président George W.Bush et plusieurs de ses acolytes de la Maison Blanche, dont le ministre de la Justice, John Ashcroft. D’autres encore occupent des postes clés dans la magistrature, l’armée et les services secrets américains.

Les Born Again Christians sont des fondamentalistes chrétiens associés à plusieurs églises sectaires pantecôtistes ou baptistes, par exemple. On les appelle les évangéliques. Ils sont 80 millions sur tout le territoire des États-Unis, et représentent près du tiers des électeurs. Très actifs, il sont aussi très puissants, comme en témoigne la composition des organes du pouvoir. Ils sont contre l’avortement, contre les mariages gays - contre les homosexuels de toutes façons -, contre toute mesure visant à augmenter les impôts pour les plus riches, et pour le port d’armes. Ils croient également que le peuple juif est véritablement le peuple élu, et apportent un soutien politique et financier sans limite à la droite israélienne. Pire, ils sont pour la déportation des Palestiniens, en Jordanie ou ailleurs. Convaincus que l’islam est l’ennemi « naturel » des valeurs judéo-chrétiennes, ils ne peuvent concevoir qu’Allah puisse être le même Dieu qu’ils prient eux-mêmes quotidiennement. Allah n’est pas Dieu, Allah n’est pas un dieu. Le 11 septembre est pour eux un signe du Tout-puissant pour ramener les États-Unis dans le droit chemin, dont ils s’étaient écartés, devenus à leurs yeux trop liberals.

Dieu contre Allah

Si pour les évangéliques l’islam a remplacé la menace communiste désormais vaincue, elle n’en demeure pas moins bien pire. « Pour ces gens, c’est une force de l’ombre », commente la journaliste, qui ajoute : « C’est mon Dieu contre ton Dieu. À partir du moment où Dieu est dans l’équation, il n’y a plus rien de raisonnable. »
Au fil des pages, Barbara Victor nous fait rencontrer des dizaines de Born Again Christians. Des hommes et des femmes persuadés d’avoir personnellement rencontrés Jésus, et qui prient « en langues ». C’est-à-dire dans un langage qu’ils ont inventés - comme le font les enfants - et qui ne serait compris que de Dieu et son fils. Question d’être certains qu’il n’y ait pas d’interférence. De la part de qui ? Celle de Satan.

Souvent, après les séances de prières, ils entrent en transe, jusqu’à tomber dans les pommes. Des hurluberlus.
Et bien non, répond l’ancienne correspondante de CBS au Moyen-Orient, née à Montréal, et qui aujourd’hui vit plutôt du côté de Paris, où elle est mariée. « Quand vous les rencontrez, ces gens n’ont rien d’hurluberlu dans leur apparence. » De fait, ces fondamentalistes chrétiens occupent des emplois comme tout le monde, habitent de petites maisons respectables en banlieue. Le plus surprenant c’est que « ces personnes sont heureuses, elles respirent le bonheur », s’étonne encore Barabara Victor. Tellement, qu’elle avoue, sourire en coin, qu’il lui arrive parfois de se demander si ce n’est pas elle qui a tort. Elle raconte aussi, que tous les jours, lorsqu’elle ouvre son courrier électronique, elle découvre des tas de messages des évangéliques qu’elle a rencontrés au cours de son enquête, lui disant qu’ils sont persuadés qu’elle rencontrera bientôt Jésus, et que Dieu a une mission particulière pour elle.

Un sauveur est né

Ces 80 millions de personnes éliront sans conteste Bush, leur « sauveur », le 2 novembre, l’un des leurs, également persuadé d’avoir rencontré Jésus, ce qui l’aurait amené à arrêter de boire. « Sans la foi, c’est impossible », a-t-il déjà déclaré plusieurs fois. Mais les évangéliques ne seront pas les seuls à voter pour Bush. « Il y a plusieurs de mes amis, des intellectuels, des Liberals, qui sans le dire voteront pour Bush, annonce avec une pointe de fatalité la journaliste. Nous vivons dans une atmosphère, où même les gens qui ne sont pas religieux pensent que si on n’a pas un président un peu fou, on ne s’en sortira pas. Ils se disent que ce n’est pas le temps d’avoir un intellectuel à la tête du pays. » Et puis, il y a aussi la question des impôts qu’ils ne veulent pas voir augmenter. Ce sera également le cas de plusieurs homosexuels, pour cette même raison, et en dépit du fait qu’ils soient continuellement stigmatisés par la droite républicaine chrétienne.

Et si Kerry est élu ? « D’abord Kerry ne sera pas élu. Et si il l’est, il ne fera qu’un mandat. Au début, l’atmosphère changera légèrement, sera moins pesante. Mais les évangéliques seront toujours là, la guerre en Irak, l’islam et les actes terroristes également. » Sans compter que plusieurs des sénateurs, des élus, des magistrats et des membres influents de la CIA sont des évangéliques.

Pour Barbara Victor la situation est de toute évidence apocalyptique, pour employer un mauvais jeu de mots. Elle craint que l’on soit, les États-Unis, le Canada, la France et le reste du monde, dans cette situation pour encore de très nombreuses années. « Ça se passe dans la tête. On ne peut rien contre cela. On ne peut pas se battre contre les émotions, les croyances. À partir du moment où vous avez des gens qui sont près à mourir... »
La journaliste américaine dit être bien heureuse d’avoir trouvé mari à Paris. Si ce n’était pas le cas, elle songerait probablement à demander la nationalité canadienne. « C’est vraiment la dernière croisade, nous prévient-elle. Nous ne sommes plus au Moyen-Âge. Il existe aujourd’hui des armes de destruction massive. Et nous n’avons plus de gouvernement responsable. »