Journal des Alternatives

Partenaires

Dossier minorité musulmane

L’Autre mur

Entrevue avec l’unique députée arabe d’Israël

Emmanuel Martinez, 26 mars 2009

L’attaque de Gaza et l’élection israélienne de février, marquée par d’excellents résultats pour l’extrême droite, consacrent la fracture entre Juifs et musulmans en Israël. À ce sujet, voici le point de vue de Haneen Zoubi, qui est devenue la première musulmane d’un parti arabe à siéger à la Knesset, le parlement israélien.

La nouvelle représentante palestinienne du parti arabe, appelé Assemblée démocratique nationale (désigné en Israël sous le nom de Balad), a un objectif bien clair à la Knesset : défendre le droit des Arabes israéliens.
« La société juive et le monde politique deviennent de plus en plus extrémistes ou agressifs envers les Palestiniens. Nous ne sommes pas racistes envers les Juifs, car justement nous nous battons contre le racisme. Nous demandons que nos droits soient respectés. Nous ne voulons pas que nos terres soient confisquées, que nos maisons soient détruites, que nos emplois soient abolis et que notre histoire ou notre identité soient ignorées », dit-elle en entrevue téléphonique.

Les Arabes musulmans sont nombreux en Israël. Ils forment environ 18 % de la population, soit approximativement 1,3 million de personnes. Ces Palestiniens israéliens - presque un oxymoron ! - se considèrent comme des citoyens de deuxième classe. À l’origine de ce sentiment, la définition même d’Israël en tant qu’« État juif », ce qui exclut en quelque sorte les non-Juifs. Un problème fondamental selon Haneen Zoubi, qui se considère comme Palestinienne, Arabe et citoyenne israélienne : « Je prends au sérieux ma citoyenneté israélienne, mais je crois que les Israéliens ne la respectent pas lorsqu’ils disent qu’Israël est un État juif. »

Le parti de Haneen Zoubi exige qu’Israël arrête de se définir comme juif et sioniste, ce qui signifierait par exemple l’abolition de la Loi du retour, qui garantit à tout Juif le droit d’immigrer en Israël. Il prône aussi la reconnaissance d’un État palestinien voisin sur les bases des frontières de 1967, ce qui implique le démantèlement complet des colonies juives dans les territoires occupés. Ces prises de position irritent de nombreux Juifs. Le chef du plus important parti d’extrême droite, Avigdor Lieberman, avait d’ailleurs demandé, sans succès, l’exclusion de l’Assemblée démocratique nationale et d’un autre parti arabe pour l’élection de février dernier. Cet immigrant moldave a toutefois poursuivi sa croisade anti-Arabe durant la campagne électorale en martelant son slogan « pas de citoyenneté sans loyauté ».

« Lieberman est extrémiste, précise Haneen Zoubi. Mais notre problème, ce n’est pas lui ; c’est que les autres partis sionistes ne le considèrent pas comme raciste et dangereux. Netanyahou et Livni acceptent de lui parler et de l’inclure dans une coalition. Depuis 1997, le système politique israélien glisse à droite. Il y a de plus en plus de résistance à faire reconnaître nos droits. »

Combattre la discrimination

Haneen Zoubi veut s’attaquer à la misère qui afflige les musulmans israéliens  : « Plus de la moitié des Palestiniens vivent sous le seuil de pauvreté. L’État israélien n’investit pas dans le développement économique des zones palestiniennes. Seulement 1 % des sommes nous reviennent alors que nous sommes 18 % de la population. Il y a huit fois plus d’investissements dans les écoles juives qu’arabes ». Elle déplore aussi l’absence de services dans de nombreux villages «  non reconnus » par l’État israélien où vivent des musulmans. Le chômage est endémique et le salaire d’un Arabe israélien est 30% inférieur à la moyenne.

Mais pour cette femme de 39 ans, l’enjeu le plus crucial concerne la confiscation de la propriété et la destruction de maisons. Selon elle, cette question sera au cœur des déchirements futurs entre Palestiniens et Juifs en Israël. La population palestinienne est jeune et en forte croissance. La demande de logement est marquée. «  Soixante pour cent des nouveaux mariés n’auront pas d’endroit où construire des maisons, car l’État israélien confisque des terres arabes pour construire des quartiers juifs. À Nazareth par exemple, l’État construit ces zones juives qui encerclent les secteurs arabes, ce qui les empêchent de croître », déplore la députée.

Haneen Zoubi estime qu’il est beaucoup plus difficile aujourd’hui d’être Arabe en Israël. Par conséquent, les musulmans se replient sur eux-mêmes : « Nous croyons moins dans les institutions israéliennes. Maintenant, nous discutons davantage de bâtir nos propres institutions, dit-elle. Nous sommes plus forts qu’avant. Nous avons moins peur de nous affirmer. Nous votons davantage pour des partis arabes. Avant, plus du quart des électeurs arabes votaient pour des partis sionistes, maintenant seulement 7 % votent pour ces partis. »

Une de ces institutions, c’est le Centre Ilam, qu’elle a fondé avec d’autres Palestiniens en 2000. L’organisme qu’elle dirigeait avant d’être élue a comme but de regrouper les journalistes arabes, de promouvoir la professionnalisation de médias arabes et d’améliorer l’image des Palestiniens dans les médias israéliens. Le Centre Ilam note que les Palestiniens sont absents des grands médias israéliens et que les reportages qui les présentent véhiculent une image négative. Avec des médias qui renforcent les stéréotypes et qui se centrent sur la promotion de la culture juive, un rapprochement des deux communautés semble difficile.

Pourtant, les Juifs israéliens ne peuvent se permettre d’ignorer leurs concitoyens musulmans, dont le poids démographique augmente. La revanche des berceaux du côté palestinien rend d’autant plus urgent le combat contre la discrimination et l’amélioration des relations entre Juifs et musulmans israéliens. Cette fois, ce sont les Juifs qui auront comme défi d’abattre ce mur qui divise ces deux solitudes.