L’Allemagne de la première chancelière

vendredi 28 octobre 2005, par Serge GOSSELIN

Le 18 septembre, les élections fédérales en République fédérale d’Allemagne (RFA) ont mis en évidence un phénomène que l’on avait commencé à observer au cours des quelques scrutins antérieurs, mais dont on n’osait pas affirmer l’existence lors des analyses électorales. Ce phénomène s’est accentué au moment du dernier scrutin et touche la solidité des grandes familles politiques (chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates) sur l’échiquier politique.

En effet, le plus surprenant a été de constater l’effritement - contre toute attente - de l’Union chrétienne-démocrate et de l’Union chrétienne-sociale (CDU/CSU) d’une part, et du Parti social-démocrate (SPD) d’autre part. Les chrétiens-démocrates de Madame Angela Merkel ont obtenu 35,2 % des secondes voix, leur deuxième plus mauvais résultat depuis la Constitution de la RFA en 1949 (31,0 % lors du scrutin du premier Bundestag, l’assemblée des députés fédéraux), tandis que les sociaux-démocrates ont reçu 34,3 % des suffrages, leur quatrième plus mauvais résultat depuis le début de l’Allemagne moderne.

Comment interpréter une telle chute ? Quelques éléments peuvent être avancés pour expliquer ces faibles scores. Tout d’abord, il faut souligner la contre-performance de la CDU/CSU. Les chrétiens-démocrates obtenaient déjà plus de 12 points d’avance en juin dernier et ils pouvaient espérer former une coalition avec le Parti libéral (FDP), leur allié traditionnel. Mais madame Merkel n’a pas su galvaniser ses troupes pendant les dernières semaines de la campagne électorale.

De leur côté, les sociaux-démocrates avaient la lourde tâche de défendre leurs engagements non tenus à propos de l’emploi, de la réforme fiscale des particuliers et des entreprises, de même que de la lente reconstruction de l’ex-RDA (République démocratique d’Allemagne, ex-Allemagne de l’Est). Pour le chancelier sortant, c’est un dur revers qu’il a dû essuyer, alors que les sondages des derniers jours de la campagne avaient pourtant laissé entrevoir une remontée de son parti.

Cet effritement des grandes familles politiques va sans doute complexifier la formation des gouvernements et des coalitions dans les temps à venir. Depuis 1949, les Allemands n’ont connu qu’une seule fois un gouvernement majoritaire (1953-1957) alors que dans tous les autres cas, le pays a été gouverné par des gouvernements de coalition stables. Ainsi, lors des 56 dernières années, la RFA a été gouvernée 33 ans par les chrétiens-démocrates, 20 ans par les sociaux-démocrates et une seule fois par un gouvernement de grande coalition (CDU/CSU -SPD), de 1966 à 1969.

Tensions à l’horizon

L’élection du 16e Bundestag s’ouvre donc avec l’arrivée d’un deuxième gouvernement de grande coalition qui devra faire face à des enjeux majeurs en termes de politique intérieure, mais aussi sur le plan des relations internationales.

Bien que les négociations en vue de la formation du prochain gouvernement ne soient pas encore terminées, madame Merkel, la première chancelière de l’Allemagne moderne, devra composer avec un gouvernement restreint de 16 membres dont 8 portefeuilles ministériels seront dévolus aux sociaux-démocrates et 6 aux chrétiens-démocrates. Le vice-chancelier sera un membre du SPD alors que la chancellerie revient, comme nous l’avons dit, à la CDU/CSU.

Un tel gouvernement risque fort de connaître d’importantes tensions internes et il ne serait pas exclu d’entrevoir sa chute avant la fin de la prochaine législature. Les gouvernements de coalition en Allemagne sont, en effet, plus stables lorsque les partis d’appoint, tels que le FDP et les Verts, viennent donner la majorité nécessaire aux grandes familles politiques. Les Allemands ont d’ailleurs davantage été habitués à ce genre de coalition. Mais dans les circonstances, la grande coalition constitue le meilleur scénario pour faire face aux défis de l’heure.

D’autres configurations théoriquement possibles ont aussi été analysées, comme par exemple une coalition feu tricolore (Ampelkoalition) rouge-jaune-vert (SPD, FDP, Verts), en passant même par l’idée saugrenue d’une coalition « jamaïcaine » noir-jaune-vert (CDU/CSU, FDP, Verts). Cependant, ces configurations sont encore plus problématiques en termes d’établissement de consensus au sein d’une éventuelle coalition gouvernementale.

C’est à partir de toutes ces considérations que le chancelier sortant a accepté d’abdiquer son poste et d’entamer des discussions plus sérieuses avec les chrétiens-démocrates. Madame Merkel n’aura pas la tâche facile et devra s’appuyer sur ses membres les plus influents pour établir les consensus nécessaires et effectuer les arbitrages d’usage. Toutefois, elle pourra également compter sur la seconde chambre du parlement, le Bundesrat, la composition de cette assemblée lui donnant un appui de taille puisque son parti y détient 46 des 69 sièges. Dans l’adoption des projets de loi, madame Merkel pourra donc compter plus facilement sur le Bundesrat pour accélérer le processus législatif.

Les petits sont gagnants

En définitive, s’il faut identifier des vainqueurs lors du dernier scrutin fédéral, on montrera du doigt les libéraux (FDP) qui sont en hausse avec 9,8 % des suffrages, le nouveau parti de gauche (Linke Partei) issu du parti néocommuniste PDS et ayant obtenu 8,7 % des voix, et les Verts qui sont restés stables avec 8,1 % des suffrages. Dans les faits, ce sont donc les petites formations politiques qui ont profité de l’effritement des grandes familles politiques.

Somme toute, les perdants (CDU/CSU - SPD) en sont venus à former un gouvernement de grande coalition alors que les vainqueurs - les petits partis représentés au Bundestag - demeureront sur les banquettes de l’opposition jusqu’à la chute éventuelle du gouvernement dirigé, pour la toute première fois, par une chancelière venue de l’ex-RDA.


L’auteur est politologue, spécialiste des questions politiques de l’Allemagne et auteur notamment de l’ouvrage Fédéralisme et Bundesrat en RFA (Presses de l’Institut d’Asnières, Sorbonne et Paris, 1994).

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