Entrevue avec le militant de la première heure de l’ANC, Dan O’Meara

L’Afrique du Sud à la croisée des chemins

mercredi 26 octobre 2005, par Marc GADJRO

« Je pourrais vous parler de l’Afrique du Sud pendant des heures ! » Dan O’Meara est en amour avec son pays dont il est si fier, et il « plaide » en sa faveur depuis près de trente ans : « Je ne peux pas rester neutre lorsque je parle de mon pays », prévient-il. C’est pourtant une analyse lucide et sans complaisance qu’il nous a livré à la suite d’un exposé sur la transition post-apartheid, soutenu en octobre à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’ancien militant de l’ANC est aujourd’hui professeur de relations internationales à la Sussex University en Grande-Bretagne et à l’Université du Québec à Montréal. Dan O’Meara a consacré six ouvrages et plusieurs dizaines d’articles à l’Afrique australe.

Qu’est-ce qui pousse un Blanc d’Afrique du Sud à s’engager dans la lutte anti-apartheid, au point d’y risquer sa vie ?

Je n’aime pas beaucoup parler de moi... Disons que je me suis construit au fil de mes expériences.

Celle-ci par exemple : jeune adolescent, je jouais un jour au soccer avec les deux fils de notre domestique, deux bambins noirs, bien plus jeunes que moi. Au bout de quelques minutes, tandis que je menais largement au score, le plus jeune des garçons refuse de poursuivre le jeu. Mais alors que je m’apprêtais à le traiter de mauvais perdant, je me suis aperçu que mes souliers avaient ensanglantés ses pieds nus. Je constatais amèrement que j’avais profité de mes privilèges de Blanc, vivant dans une société où l’immense majorité des habitants, les Noirs, était étouffée par l’inégalité et l’injustice. Je pense que cela m’a marqué pour le reste de ma vie.

Vous vous êtes donc idéologiquement « construit » tout seul malgré la société dans laquelle vous viviez ?

Vous savez, j’ai été éduqué par des parents qui, sans être militants, se sont toujours opposés à l’apartheid. Ma mère semblait fière quand je lui ai appris que j’avais offert mes chaussures à ces deux garçons... Mais elle m’a tout de même fermement intimé l’ordre de ne plus jouer avec eux, car les voisins n’appréciaient pas que le fils d’une famille blanche fréquente des Noirs ! Même s’ils étaient progressistes et de gauche, mes parents n’avaient par exemple pas d’amis noirs. Dans mon pays, ce genre de rapports intercommunautaires n’existait quasiment pas. Blancs et Noirs devaient vivre séparés. Personne n’y pouvait rien. Et cette séparation était bien ancrée dans les mentalités... Moi-même, même si je me suis toujours activement opposé aux thèses de l’apartheid, je me souviens avoir été profondément choqué le jour où, étudiant à Londres, j’ai vu des ouvriers de race blanche faire un travail manuel dans la rue... Je n’avais jamais vu cela en Afrique du Sud !

Mais vous vous êtes malgré tout engagé dans l’ANC...
J’ai fait des rencontres qui ont bouleversé ma vie. Tel Steve Beko, que j’ai connu lors de réunions étudiantes à Johannesburg. Je me rappelle l’avoir raccompagné chez lui à Soweto après un meeting. Il était formellement interdit à tout Blanc de pénétrer dans ce grand ghetto noir... Cette nuit-là, je m’y suis perdu ! Cherchant mon chemin pendant trois heures, dans l’angoisse d’être interpellé par la police, j’ai vécu la plus grande terreur de mon existence. J’aurais pu aller en prison pour avoir circulé dans mon propre pays !

Mais ces « frustrations » ne sont rien à côté de l’oppression dont souffrait la population noire. Je me suis battu pour cette cause parce qu’une personne normale ne peut pas rester insensible à une telle injustice. L’horreur du véritable génocide qu’a commis le régime de l’apartheid en Afrique du Sud mais aussi dans tous les pays de la région, ne pouvait pas me laisser insensible. Ni ce que Nelson Mandela, comme tant d’autres, a enduré pendant 25 ans en prison. Et la noblesse de ce combat tient en ceci : « L’Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y habitent. » Il ne s’agit pas d’oublier les crimes commis, mais de les dépasser en construisant ensemble la nation Arc-en-ciel qu’est devenue l’Afrique du Sud d’aujourd’hui.

Justement, comment voyez-vous la nouvelle Afrique du Sud, plus de dix ans après l’arrivée de l’ANC au pouvoir ?

L’Afrique du Sud est un exemple inédit de transition réussie. Ce pays, noyé dans le sang et la haine pendant plusieurs siècles, n’a pas connu un seul mort pour des raisons politiques depuis 1994. Pour mieux mesurer l’ampleur de ce miracle, imaginez par exemple que l’on réunisse au sein d’un même État au Proche-Orient juifs et Palestiniens, dirigé par un seul et même gouvernement, les mêmes lois, une même armée... et au bout de quelques années, il n’y aurait aucun mort ! Cela a été possible en Afrique du Sud dans un contexte historique plus dramatique encore.

L’Afrique du Sud est donc passé de l’enfer au paradis...

Bien sûr que non ! L’utopie n’est pas de ce monde. Bien des défis attendent encore ce pays. Le sida par exemple sera sans doute dans quelques années bien plus cruel encore que l’apartheid. Même si de réels progrès ont été accomplis, avec l’émergence par exemple d’une classe bourgeoise noire (le « Black empowerment »), la grande majorité de la population noire vit toujours dans la misère, en marge de la société. À l’apartheid racial s’est ajouté celui de l’argent. Et il exclu désormais de plus en plus de Blancs. Beaucoup de ces derniers, sans emploi, s’estiment victimes de la discrimination positive dont bénéficient les Noirs et dénoncent un « apartheid à revers »...

C’est une société encore très fragile ?

L’Afrique du Sud panse encore les plaies de son passé. Il faut absolument démanteler les conséquences socio-économiques de l’apartheid. En plus, le nouveau contexte économique, fortement marqué par la mondialisation, réduit la marge de manœuvre d’un État qui s’est toujours construit replié sur lui-même. Cela donne une société déboussolée dans laquelle beaucoup de laissés-pour-compte peinent à trouver leur place.

Les jeunes, par exemple, ne voient pas d’autres moyens de s’en sortir que le crime. Prenez l’exemple d’une de mes amies qui travaille pour une organisation caritative. Elle a tenté d’organiser des jeunes défavorisés en coopératives agricoles. Beaucoup d’entre eux lui ont clairement révélé qu’ils comptaient utiliser l’argent distribué pour s’acheter des armes et s’assurer des revenus bien plus conséquents que s’ils suivaient le programme d’insertion qu’elle leur proposait... C’est cela la réalité de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui.

En tant que militant historique de l’ANC, vous semblez déçu...

Non. Vous savez, l’idéal révolutionnaire est une chose. Mais la réalité en est une autre. Aujourd’hui, j’ai fini de rêver. Même au plus fort de la lutte contre l’apartheid, j’ai toujours été bien conscient de l’ampleur des défis que le premier gouvernement noir aurait à relever. Vous savez, Thabo Mbeki est depuis toujours un socialiste sincère. Mais il est aussi et surtout économiste et réaliste. Dès 1994, les nouveaux dirigeants du pays ont d’abord voulu éviter le chaos économique. Alors ils n’ont pas hésité à privatiser à outrance sous la pression des institutions internationales et à réduire les dépenses publiques. Même au détriment de la majorité de la population qui demeure pauvre.


Propos recueillis par Marc Gadjro

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