L’Abitibi-Témiscamingue, une colonie comme les autres ?

jeudi 26 février 2009, par William Sacher

L’industrie minière canadienne a été à maintes reprises condamnée pour ses pratiques en Amérique latine et en Afrique. Ces compagnies extractrices respectent-elles davantage le bien commun ici ? Coup d’œil sur l’Abitibi-Temiscamingue, qui connaît un boom minier ces dernières années à l’instar de nombreux pays du Sud.

À Rouyn-Noranda, il n’est pas un coin de rue qui n’évoque un siècle d’intense activité minière en Abitibi. Les références sont omniprésentes, à tel point que même les taxis ou bien l’hôpital vétérinaire évoquent le nom du cuivre et de l’or. Cernée par six parcs à résidus miniers, vestiges d’exploitations passées, la ville symbolise ainsi le lourd passif environnemental de l’industrie minière avec ses conséquences dramatiques sur la santé des populations. Aujourd’hui plus que jamais, l’or, le cuivre et le zinc y sont âprement recherchés. En trois ans, le nombre d’exploitations est passé de 10 à 17 dans les régions de l’Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec. Situation alarmante, la réglementation fédérale n’oblige pas les sociétés à rendre publiques les quantités de déchets qu’elles génèrent chaque année. Ce type de largesses ressemble à s’y méprendre aux règles en vigueur dans les pays africains et latino-américains, qui connaissent un pillage généralisé de leurs ressources minérales. Et de troublantes analogies se dessinent quand vient le temps de comparer les pratiques de l’industrie minière en Afrique et dans les régions minières d’ici.

Comme au Sud, la plupart des compagnies actives en Abitibi s’appuient sur un système canadien dont profitent plus de 60 % des compagnies minières mondiales. Il s’agit de la Bourse de Toronto avec son climat d’affaires ainsi que ses avantages en matière fiscale et de divulgation d’informations. Il y aussi l’appui sans faille du gouvernement fédéral et des provinces à l’industrie. Comme au Sud, les ouvriers des mines se laissent volontiers séduire par des salaires mirobolants, mais ils travaillent dans des conditions difficiles et dangereuses. L’absence de syndicat et de couverture sociale dans un nombre croissant de mines abitibiennes rappelle le documentaire Le prix de l’or de Camille de Vitry, qui rapporte les témoignages de mineurs africains empoisonnés qu’on laisse mourir à petit feu, sans compensations. Ici comme là-bas, les travailleurs des mines s’exposent à être dévastés une fois à la retraite ou en cas d’accident du travail. « Après 20 ans dans une mine, t’es poqué », confie André Racicot du syndicat des Métallos, en évoquant notamment les maladies pulmonaires.

Bénéfice privé, déficit public

De son côté, l’industrie minière répond que les nouvelles technologies sont propres. Tout se passe comme si les ratés sont choses du passé et qu’aujourd’hui la maîtrise technologique est sans failles.

Arrêtons-nous sur l’exemple du très prospère secteur aurifère. On recourt souvent au cyanure pour extraire l’or de la roche, au rythme de plusieurs tonnes par jour. Comment ne pas craindre le pire quand une dose de cyanure de la taille d’un grain de riz peut être fatale pour un adulte ? À Sadiola et Yatela au Mali, les conséquences de l’exploitation aurifère ont été catastrophiques pour l’environnement et les populations. Iamgold, une société également active en Abitibi, y détient des parts importantes dans deux mines à ciel ouvert. Ces mines causent le déplacement d’importants volumes de poussière, chargés de métaux lourds, conduisant à une recrudescence alarmante des maladies pulmonaires. Plus grave encore, la mauvaise gestion des résidus miniers a entraîné une pollution de l’eau qui a provoqué la mort du bétail et l’intoxication des populations avoisinantes. Selon une étude épidémiologique du gouvernement malien, le nombre de fausses couches à Yatela a connu un fort accroissement à la suite de l’installation de la mine à ciel ouvert.

C’est donc potentiellement à cette même médecine que l’Abitibi s’apprête à goûter, puisque pas moins de trois projets de mines à ciel ouvert sont à l’ordre du jour dans cette région. En particulier, le projet de la société Ossisko à Malartic prévoit le creusement d’un cratère gigantesque entraînant le « déplacement » (lire la destruction) de 200 maisons et de 5 institutions publiques, ainsi que le recours au cyanure pour extraire l’or.

Certes, le gouvernement québécois a mis en place un processus de consultation publique, le Bureau d’audience publique sur l’environnement. Mais son rôle est strictement consultatif. Qui plus est, le projet est lancé et la construction du nouveau quartier est déjà bien avancée. Le gouvernement, qui prend les décisions finales, ne se formalise pas du fait que les travaux aient commencé avant qu’il n’ait donné son aval. Pour Jacques Saucier du Comité vigilance Malartic, « les citoyens sont laissés à eux seuls ». On peine à croire que les dés ne soient pas pipés. Jacques Saucier continue : « Nous ne sommes pas dupes, on commence à entrevoir les conséquences du projet, et ça fait peur ». Quant à la société Ossisko, elle a mis en place son propre processus de consultation devant, selon elle, « assurer une saine communication et la transparence ». Ce processus s’inspire notamment des directives de la Société financière internationale (SFI), une filiale de la Banque mondiale, et recycle en Abitibi des méthodes pourtant largement critiquées dans les projets miniers au Sud.

Des réglementations locales taillées sur mesure

Les sociétés actives en Abitibi peuvent compter sur les avantages offerts par la législation minière en vigueur au Québec (la Loi sur les mines). Elles ne manquent pas d’en faire l’apologie. Une enquête du très conservateur institut Fraser a révélé que les cadres supérieurs de l’industrie minière plaçaient les politiques minières québécoises parmi « les meilleures du monde  ». De son côté, la coalition Pour que le Québec ait meilleure mine dénonce la pratique du free-mining, une législation qui donne aux compagnies minières les coudées franches pour explorer et exploiter de nouvelles aires. À l’image du fédéral, Québec offre également une panoplie d’avantages fiscaux et la possibilité d’un financement des entreprises à même les fonds publics par l’intermédiaire de crédits d’impôt. De surcroît, le gouvernement doit assurer le traitement des déchets miniers dit « orphelins » si l’entreprise fait faillite, une combine qui a également fait ses preuves au Sud. En Abitibi, on compte 1 300 hectares de dépotoirs hérités de compagnies peu ou pas solvables. La restauration coûte à l’État entre 1 et 2 millions l’hectare.

Ces dispositions évoquent les fameux codes miniers que la Banque mondiale a quasi imposés depuis près de 15 ans à de nombreux pays africains et latino-américains. Les États ont ainsi ouvert leurs veines aux multinationales occidentales à des conditions ultra-avantageuses. Les pays africains qui ont appliqué ces principes ont favorisé le secteur minier au détriment de l’agriculture et se trouvent, à l’image de l’Abitibi, dans une situation de forte dépendance économique.

Car, au-delà de l’argument habituel qui consiste à dire que les sociétés minières sont génératrices d’emplois, on peut se demander ce que valent ces derniers quand ils vont et viennent au gré des fluctuations des marchés. En Abitibi, l’exploitation minière génère-t-elle l’activité économique diversifiée et durable qu’elle se targue de stimuler ? Rien n’est moins sûr. Selon le responsable syndical Gilles Chapadeau, « la région ne profite pas pleinement de ce boom minier ». En arpentant l’Abitibi, on observe plutôt les signes d’une relation colonisateur-colonisé, consistant pour les opérateurs miniers à faire profiter l’exploitation aux actionnaires de Toronto et non à l’ensemble de la population. Le titre de « région-ressource » dont est souvent affublée l’Abitibi semble ainsi prendre tout son sens : celui de colonie. Et à l’image d’Alcan, les entreprises à capitaux canadiens pourraient très rapidement passer aux mains d’étrangers. De cette logique coloniale, des acteurs locaux du secteur minier en ont eux-mêmes conscience, comme le géologue Jean Decarreaux qui s’exclame dans un cahier préparé par le quotidien La Frontière : « On vit en territoire occupé ! »

La tendance globale serait-elle à un nivellement par le bas dans les pratiques de l’industrie minière ? La mondialisation des économies est aussi potentiellement celle des méthodes d’exploitation. Les compagnies minières qui jouissent des largesses permises par les gouvernements africains cherchent également ici à profiter de l’érosion de la souveraineté des députés locaux et des gouvernements, et de l’effritement de remparts politiques et sociaux. C’est ainsi vers une africanisation de leurs économies que glissent lentement les régions minières d’ici... même s’il reste toujours plus facile de penser, avec une pointe inconsciente de racisme, que «  l’Afrique, c’est pas pareil ».


William Sacher est coauteur de Noir Canada, pillage, corruption et criminalité en Afrique

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