L’ADQ ou le profond malaise collectif

jeudi 28 novembre 2002, par Isabelle OUELLET

« Les Québécois ne veulent pas juste savoir, ils veulent croire... », affirmait Mario Dumont en septembre dernier, alors que 53 % des Québécois se disaient prêts à appuyer l’ADQ lors des prochaines élections. Comment expliquer ce phénomène ? Paresse intellectuelle ou ras-le-bol collectif envers de vieux partis qui n’apportent plus de solution ?

Pour Pierre Mouterde, coauteur du livre ADQ : une voie sans issue, la montée d’un parti de droite au Québec est un phénomène inquiétant qui doit être pris au sérieux. Le sociologue et professeur de philosophie soutient que l’engouement des Québécois pour l’ADQ est symptomatique « d’une montée de la droite et qu’il représente un cran de plus dans les applications des mesures néolibérales. » [1] De son côté, Claudette Carbonneau, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), affirme qu’« il y a un danger réel à ce que la droite prenne le pouvoir au Québec ». Tous deux étaient invités au colloque La montée des droites, organisé par Alternatives et le conseil central de la CSN, qui s’est déroulé les 15 et 16 novembre dernier.

La présidente de la centrale syndicale déplore le manque de clarté du parti de Mario Dumont : « L’ADQ cultive savamment l’ambiguïté sur les thèmes traditionnels de la droite. [...] Sans annoncer de rupture brutale avec nos valeurs collectives, elle laisse miroiter l’idée que le marché privé ajoute des solutions à l’édifice existant, se gardant bien de mentionner que la capacité de payer des uns fragilisent l’accès des autres aux services et aux biens publics. »

Pierre Mouterde, quant à lui, affirme que Mario Dumont a su profiter de la dérive sociale-démocrate et du mécontentement populaire pour proposer sa façon de « faire de la politique autrement » : « N’est-ce pas le monde à l’envers ! Les idées de changement, de nouveauté, de lutte contre les dogmes des vieux partis, voilà que des gens de la droite les ont accaparées ! »

Rien de nouveau

Pourtant, le projet adéquiste ne fait que recycler de vieilles idées néolibérales, rejetées par les générations passées : « Aux idées d’hier, on veut substituer les idées d’avant-hier, en les présentant comme celles de demain », explique dans la première partie du livre, Jean-Claude St-Onge, coauteur avec Pierre Mouterde et également professeur de philosophie.

Parlant « d’efficacité » et de « responsabilité », Mario Dumont se garde bien de rappeler que la plupart des problèmes actuels, tels que « l’inefficacité » du système de santé ou de la fonction publique découlent en grande partie des plans d’austérité (déficit zéro) imposés aux Québécois par les gouvernements fédéral et provincial depuis 1995.

Selon les auteurs, le discours « frais » et « populiste » de l’ADQ demeure prudent, rempli de non-dits et de contradictions. Sa rhétorique fait appel à la liberté individuelle, à l’initiative et à la responsabilité. Mais derrière ce discours, c’est un appel à l’entreprise privée et une remise en cause du contrat social qui sont sous-entendus.

Jouant sur les cordes sensibles des Québécois, l’ADQ propose de « remettre l’État à sa place ». Pour cela, le parti mise sur la « génération montante », ces jeunes de la classe moyenne et ces travailleurs autonomes, ces cadres et techniciens au statut précaire qui se sont enrichis grâce au développement de la nouvelle économie. Mais qui n’ont jamais vraiment profité des avantages d’un État providence, soumis aux diktats néolibéraux.

Pour Pierre Mouterde, l’adhésion populaire à ce discours symbolise un profond malaise collectif face à une situation politique et sociale bloquée. Alors que nous assistons à la montée fulgurante d’une économie capitaliste globalisée, l’auteur rappelle que « les grands modèles socio-politiques, qui avaient servi pendant 150 ans aux couches populaires et à la gauche à définir les alternatives anti-systémiques tel le communisme ou la social-démocratie, sont profondément en crise ».
Dérive sociale-démocrate

Selon Claudette Carbonneau, la social-démocratie doit se réinventer. « La gauche doit réapprendre son rapport à l’égalité dans une société plus instruite, plus complexe, plus diversifiée, plus sensible à la qualité de vie. Elle doit renouveler son approche des principales inégalités : devant l’emploi, dans les revenus et les patrimoines, dans l’accès aux services et aux biens publics. » Le conseil central de la CSN élabore actuellement des propositions de travail en réaction à la montée de l’ADQ, qui feront l’objet de discussions lors du conseil fédéral de la mi-décembre.

Face à un déficit démocratique que la gauche n’a pas su occuper, les Québécois doivent redéfinir le genre de société dans laquelle ils désirent vivre. Mais pour cela, ils devront participer au débat politique. Comme le rappelle Pierre Mouterde, l’action politique ne se limite pas à voter tous les quatre ans. Elle consiste avant tout dans notre capacité participative à critiquer les modèles sociétaires qu’on nous propose.


[1ADQ : VOIE SANS ISSUE, Pierre Mouterde et Jean-Claude St-Onge, Montréal, Les Éditions Écosociété, 2002, 147 pages.

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