Kigali réfute vivement le rapport de l’ONU sur les massacres au Congo

jeudi 9 septembre 2010, par Colette BRAECKMAN

Mis en cause par un rapport de l’ONU relevant les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis au Congo entre 1993 et 2003, le Rwanda passe à l’offensive et menace de retirer ses militaires engagés sous le drapeau des Nations unies, soit 3500 hommes présents au Darfour et 256 au Soudan. « Si ce rapport outrancier et préjudiciable est publié, nous mettrons en œuvre un plan urgent de retrait de nos forces, déjà finalisé » a déclaré le porte parole de l’armée Jill Rutaremera.

Cette détermination est confirmée par le Ministre des Affaires étrangères Louise Mushikwabo qui nous a expliqué, par téléphone, les raisons de l’indignation des autorités. « Comment peut-on à la fois proférer des accusations aussi graves contre nos forces armées, affirmer qu’elles ont massacré des femmes et des enfants au Congo et leur confier un rôle de maintien de la paix au Soudan ? L’Onu, la communauté internationale doivent choisir..Nous ne pouvons permettre que l’on falsifie ainsi l’histoire, comme s’il y avait un agenda caché. »

Plusieurs points expliquent la colère que suscite la « cartographie » des massacres au Congo : « il faut être sérieux, dire toute la vérité…Comment négliger le fait que les camps de réfugiés, établis au Kivu au lendemain du génocide, étaient devenus une véritable poudrière pour toute la région ? Dans cet espèce de terrain vague, les combattants hutus s’étaient réarmés, sous les yeux de l’ONU (ndlr le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés avait autorité sur ces camps établis sur la frontière et non à la distance réglementaire) et avec la complicité de toutes ces ONG qui les assistaient. Bien avant d’entamer les opérations militaires, le Rwanda avait dénoncé, à plusieurs reprises, le danger que représentaient ces camps où les auteurs du génocide étaient mélangés aux civils, mais n’avait pas été entendu. Aujourd’hui, l’action du Rwanda est dénoncée par ces mêmes ONG dont le passé dans la région est loin d’être clair…Le rapport, en effet, est rédigé sur la base d’informations fournies par plus de 200 ONG, mais les auteurs du document ont négligé de demander l’avis des autorités rwandaises ! Rien n’a été vérifié, on ne nous a pas demandé de commenter le draft. Il s’agît pourtant d’un exercice élémentaire : demander l’avis de toutes les parties en présence… »
Pour Mme Mushikwabo, ce rapport peut avoir des effets déstabilisateurs dans la région : « il est publié alors que nos efforts commencent enfin à porter des fruits, que nos relations s’améliorent avec nos voisins, en particulier avec le Congo. Nous n’allons pas laisser détruire tout ce travail de pacification… »La ministre estime que son pays fait l’objet d’une attaque en règle, relayée au plus haut niveau des Nations unies : « dès le mois d’août, avertie de l’existence de ce rapport, j’avais adressé une note verbale au secrétaire général de l’ONU. Or ma lettre a été rendue publique, le rapport a été publié à la suite d’une fuite qui s’est produite à Genève ou au secrétariat de l’ONU à New York. Comment a-t-on pu négliger les risques politiques de cette publication, ses effets déstabilisateurs ? Cela démontre une totale irresponsabilité. Si nous réagissons aussi fort, c’est parce que nous, nous avons des populations à protéger… » Les reproches que le Rwanda adresse à ce rapport se situent à plusieurs niveaux : « il est ridicule sur le fond, le timing de la fuite est suspect, il ignore le contexte dans lequel les faits se sont produits, l’avis des autorités rwandaises n’a pas été sollicité… »

La collision est donc frontale entre les autorités rwandaises qui s’efforcent aujourd’hui d’avoir de bonnes relations avec Kinshasa, de collaborer avec le Congo sur le plan militaire pour forcer le retour au Rwanda des derniers rebelles hutus en cavale, qui souhaiteraient que le passé soit occulté sinon oublié et les défenseurs des droits de l’homme qui estiment qu’il faut donner priorité à la justice. Un ex enquêteur de l’ONU sur les massacres au Congo, Reed Brody, qui travaille pour Human Rights Watch et s’est distingué par ses actions à l’encontre de l’ancien dictateur tchadien Hissene Habré, a estimé que le rapport de l’ONU devrait servir d’argument, de base de données pour amener les coupables devant la justice : « la question qui se pose est de savoir si la communauté internationale, notamment le Rwanda et les Etats-Unis, ont la volonté politique d’identifier les meurtriers et de les traduire en justice. » Pour celui que l’on appelle parfois le « chasseur de dictateurs » « si ces massacres à grande échelle ne sont pas punis, la région sera condamnée à vivre de nouvelles atrocités. »

Amnesty International s’est également attirée l’ire de Kigali, pour avoir critiqué les abus de la loi sur le génocide, assurant « qu’elle était utilisée pour limiter la liberté d’expression et réprimer l’opposition politique »

« Ce rapport d’Amnesty est publié par pur opportunisme » assure Mme Mushikwabo, « nous sommes nous mêmes en train de réviser cette loi sur le génocide. Afin de l’améliorer, le ministre de la justice, M. Kavugarama, a demandé l’avis d’Amnesty international, dont des experts sont venus au Rwanda. Amnesty travaille avec le gouvernement et en même temps le critique… »

A Kigali d’aucuns suggèrent que cette offensive critique se produit à la veille de l’arrivée du juge français Marc Trevidic, qui doit reprendre à zero l’enquête du juge Bruguière sur l’attentat contre l’avion présidentiel et aussi à la veille de l’investiture du président Kagame, qui aura lieu le 6 septembre en grande pompe et en présence de plusieurs chefs d’Etat africains…


Voir en ligne : Le carnet de Colette Braeckman

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