Journal de voyage de Dubaï

mercredi 22 juin 2005, par Catherine Pappas

L’air est climatisé, l’eau abondante, les parcs artificiels verdoyants, les télécommunications ultramodernes... Tout pour oublier que Dubaï est construite au milieu d’un désert.

J’habite chez des amis dans un complexe d’habitations près de Sheik Zayed Road, le premier et principal axe de la ville qui relie Dubaï à Abu-Dhabi où Jaguars, quatre-quatre neufs et Mercedes se disputent le pouvoir. De chaque côté de cette route, rivalisent les immenses tours de verre et d’acier à l’architecture futuriste.

Dubaï est une ville de la démesure, arrogante et indécente. Atteinte de mégalomanie, tout y est plus grand et plus gros : le gigantesque Deira City Center (le plus grand centre commercial du Golfe), le Bourj Al-Arab, construit sur une île artificielle (le plus haut et plus luxueux hôtel au monde - le seul classé sept étoiles), Jebel Ali (le plus grand port artificiel), l’aéroport international de Dubaï (le plus achalandé du Proche-Orient)...

Appartenant à l’un des sept États qui forment les Émirats arabes unis (EAU), une fédération née en 1971 au lendemain du départ de la Grande-Bretagne impériale, cette cité, fondée en 1833 par les Bâni Yâs, membres d’une tribu arabe d’Abu-Dhabi, est, depuis toujours, gouvernée par la dynastie des Al-Maktoûm.
Contrairement à Abu-Dhabi, la capitale, la richesse de Dubaï ne tient pas tant aux ressources pétrolières qu’à la fonction qu’elle a su assumer comme « ville globale ». Au confluent de plusieurs continents et de plusieurs cultures, elle est devenue le foyer de l’activité économique et commerciale. Jadis petit port de pêche qui a pu profiter de l’industrie perlière, sa position géographique, la prévoyance de ses dirigeants et l’astuce de ses marchands en ont fait un comptoir commercial qui désormais permet d’approvisionner la région en matériel électronique, en voitures, en médicaments, en vêtements et en tissus.

Dubaï est, hors de tout doute, une cité cosmopolite. Les étrangers représentent quelque 92 % d’une population citadine de plus d’un million, structurée par une hiérarchie de nationalités. Aux échelons supérieurs, on retrouve les citoyens (seuls les Émiratis de souche ont droit de citoyenneté) ainsi que les riches entrepreneurs (le secteur privé est dominé par les Indiens). Ensuite les expatriés occidentaux qui mènent une vie qu’ils peuvent difficilement se permettre dans leur pays d’origine. Au bas de l’échelle, les emplois les plus « ingrats » - nettement moins payés et assurant le fonctionnement de base de l’économie domestique, industrielle et des services - réservés aux ressortissants d’Asie de Sud et du Sud-Est. La précarité de cette main d’œuvre importée, entièrement dépendante de l’employeur ou du tuteur, révèle les déficits démocratiques de cette ville-monde par excellence, pourtant reconnue pour son ouverture et sa tolérance.

Comme l’explique un ami qui y travaille, même l’immatriculation des véhicules est révélatrice du rang social de leur propriétaire : « Moins il y a de chiffres, plus haut il se trouve dans la hiérarchie sociale et économique de l’État. Moyennant quelque dizaine de milliers de dollars, il est possible de se procurer un numéro qui se rapproche de celui des Mâktoum ! »

Cette cité n’a rien d’un creuset culturel ; les grandes disparités, qui cantonnent les citadins à leurs classes socioprofessionnelles, ne permettent aucun brassage culturel. Seul lieu commun : les mall. Vastes galeries commerciales où se baladent les citadins, toutes origines confondues.

Ne bénéficiant d’aucun droit citoyen, les étrangers ne sont que de passage à Dubaï, motivés par la seule perspective financière.

Au cœur d’une intégration économique régionale, Dubaï est somme toute un immense laboratoire urbain pluriculturel où règne un capitalisme sauvage et où tout lien social est quasi inexistant. Pour l’instant, son incroyable poussée économique lui permet d’échapper aux critiques. Pourtant, soumise aux fluctuations du marché pétrolier, à la contrainte des facteurs socioculturels internes et à un environnement régional incertain, l’équilibre de cette cité futuriste demeure précaire et les conséquences régionales d’une éventuelle crise économique sont préoccupantes.

À propos de Catherine Pappas

Moyen-Orient

Catherine Pappas travaille avec Alternatives depuis 1997. D’abord responsable des stages internationaux, elle coordonne ensuite plusieurs projets de solidarité et de droits humains au Pakistan, en Afghanistan, au Soudan et en Palestine.
Diplômée en communication de l’Université du Québec À Montréal, Catherine Pappas a également travaillé comme cinéaste, recherchiste et photographe sur des documentaires photographiques et cinématographiques avec l’Office national du film (ONF) du Canada, Radio-Canada ainsi que plusieurs boîtes de production indépendantes. Ses réalisations en cinéma et en photo ont mérité la reconnaissance du milieu (concours Lux, Prix Jutra).

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