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Irak : la défaite annoncée des États-Unis

Gilbert ACHCAR, 27 janvier 2006

En décembre dernier, les Irakiens allaient aux urnes pour la troisième fois en 2005. Contrairement à certaines attentes, cela n’a pas débouché sur un apaisement. En janvier, plus de quatre cent personnes ont été tuées, dont plusieurs soldats américains. À Washington, le président Bush est sur la brèche. Pour nous éclairer, nous avons joint le professeur Gilbert Achcar, auteur de l’essai politique, Le choc des barbaries.

En quoi ces élections marquent-elles un tournant ?

Il y a une continuité parce qu’elles s’inscrivent dans le calendrier établi pour institutionnaliser la situation. Il y a rupture puisque, à l’exception de la faction extrémiste liée à Zarqaoui et des partisans de Saddam Hussein, les principaux groupes parmi les Arabes sunnites − y compris ceux qui sont impliqués dans l’insurrection − ont participé. Ils estiment qu’ils peuvent influencer l’évolution des choses de l’« intérieur », d’autant plus qu’une partie du leadership chiite leur tend la main.

Pourquoi donc assiste-t-on à une intensification des combats ?

Les Arabes sunnites s’attendaient à un meilleur résultat que ce qu’ils ont obtenu, étant persuadés de représenter plus des 20 % de la population que les estimations leur attribuent couramment. Le fait qu’ils sont minoritaires est dur à avaler pour eux alors qu’ils avaient toujours été dominants dans les institutions du pouvoir en Irak. En même temps, ils font pression. Ils disent aux Arabes chiites : « Oui, vous êtes majoritaires, mais vous avez besoin de nous afin de légitimer votre pouvoir et stabiliser la situation ». C’est ce que dit la principale coalition sunnite, le Front de la concorde nationale, avec au centre les Frères musulmans irakiens. Les sympathisants de cette coalition animent une partie de l’insurrection armée et se distinguent des baassistes et des intégristes fanatiques du type Zarqaoui.

Comment expliquer les « succès » d’Al-Qaida en Irak ?

Zarqaoui n’a pas de base de masse. Les organisations politiques et religieuses sunnites s’en démarquent en dénonçant les attentats sauvages contre des civils. Par contre, la capacité militaire de Zarqaoui et de ses parrains d’Al-Qaida est indéniable et jusqu’à un certain point, cela est instrumentalisé par les sunnites qui continuent d’exercer leur chantage sur les autres factions. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer la haine que l’occupation américaine continue de susciter dans le pays. Des milliers de jeunes Irakiens veulent se battre contre ce qu’ils perçoivent comme une agression coloniale.

Les chiites sont-ils capables de construire un projet hégémonique ?

Ils sont 60 % de la population. Leur chef religieux, l’ayatollah Ali Sistani, est perspicace et modéré. Les trois principales factions politiques chiites - le Conseil suprême de la révolution islamique (CSRI), le Parti dawa et l’organisation du jeune Moqtada al-Sadr - sont toutes contre une occupation américaine. Sadr exige le retrait à court terme et réussit dans une large mesure à canaliser la révolte populaire contre le bradage des ressources et l’absence de services sociaux. Ce qui manque aux factions chiites est un projet de reconstruction nationale cohérent sur lequel elles puissent s’entendre. Un peu comme en Iran qui demeure leur inspiration, il n’y a pas de clarté sur ce qu’ils veulent faire, sinon une perspective nationaliste et religieuse qui, sans être aussi autoritaire que celle de Saddam, fait peur à beaucoup d’Irakiens. Par ailleurs, les factions gèrent le pays comme un souk, où chacun dispose de « ses ministères », de ses milices, de ses zones d’influence. C’est inquiétant pour une partie de la population.

Les partis qui se sont présentés sur une base laïque ont mal paru aux élections...

Le principal groupe constitué sur une base non confessionnelle était coalisé par Iyad Allaoui, probablement l’homme le plus détesté en Irak après Saddam Hussein. Pour les partis chiites, c’est un pion des Américains. Pour les sunnites, c’est l’homme qui a orchestré le massacre de Falluja en novembre 2004. Il faudrait mentionner également le facteur kurde. Les organisations kurdes se préoccupent de consolider leur quasi-État dans le Kurdistan. Certains s’opposent à cela, notamment Jalal Talabani, le chef d’une des deux factions kurdes et président intérimaire de la république irakienne, qui est plus sensible que son rival, Massoud Barzani, à la nécessité de bons rapports avec les Arabes. [Les Kurdes contrôlent de facto le Kurdistan sous la forme d’un « condominium » entre les deux principales factions, l’Union patriotique de Talabani et le Parti démocratique de Barzani. Ils ont les forces armées les plus puissantes du pays après celles de l’armée d’occupation. NDLR]

Quelles sont les conséquences de tout cela pour l’occupation ?

Les États-Unis sont coincés. La situation militaire est symptomatique dans le sens qu’on ne peut pas dire que l’insurrection peut « gagner la guerre ». Mais elle reflète le blocage politique du projet américain. Ce qui n’empêche pas les insurgés d’avoir des capacités. [Dans les quartiers sunnites de l’ouest de la capitale, la police quitte les lieux à 20 h par peur des rebelles. Plus à l’ouest, à Ramadi, la capitale de la province de Anbar, les insurgés ont repris de la ville en décembre pour un temps malgré la présence massive de l’armée américaine. NDLR] Le vrai problème de Washington n’est pas tant avec la minorité arabe sunnite qu’avec les chiites. Lors d’une réunion au Caire en décembre entre les principales factions, tous ont demandé des États-Unis un calendrier pour le retrait des troupes. Washington est à court de moyens, sinon de légitimer l’occupation en se présentant comme l’« arbitre » qui seul peut « empêcher le massacre ». Mais très peu de gens adhèrent à cet argument comme en témoignent les différents sondages.

Quelles sont les options pour le Président Bush ?

Bush cherche à créer un consensus avec les démocrates. Même s’il admet les « erreurs » qui ont prévalu jusqu’à date, il affirme que le retrait des troupes serait une catastrophe immense pour les États-Unis qui perdraient un enjeu pétrolier considérable, mais aussi la face, non seulement en Irak, mais aux yeux de la Russie, de l’Union européenne, de la Chine et de l’Iran. Dans un sens, ce serait effectivement terrible pour l’empire américain. Aussi les États-Unis se conduisent comme une sorte de gros ours blessé, qui devient erratique et redouble d’agressivité. Ce qui pourrait relancer des aventures militaires ailleurs, même si les États-Unis n’ont aucune capacité d’envahir l’Iran, par exemple. La seule option réaliste, impensable pour Bush actuellement, est d’accepter la défaite et de présenter le retrait des troupes comme une « victoire ». « The job is done », pourrait-il dire. Peu de gens croirait à cela, mais cela serait suffisant peut-être pour calmer les Américains.


Propos recueillis par Pierre Beaudet