Journal des Alternatives

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Regards sur l’Amérique latine

Inquiétudes à Washington

Donald CUCCIOLETTA, 2 mai 2006

Depuis déjà quelques années, l’Amérique latine vire à gauche. Cela a commencé en Argentine lorsque les gens se sont soulevés contre les terribles politiques néolibérales qui dévastaient leur pays. Cela a continué au Venezuela, au Brésil, en Uruguay et plus récemment au Chili et en Bolivie. Les peuples exercent leurs droits démocratiques et élisent des gouvernements populaires. Le Pérou et le Mexique pourraient très prochainement les imiter.

Ce mouvement n’est certes pas en mesure de fournir toutes les solutions aux problèmes occasionnés par les années de misère qu’a endurées l’Amérique latine. Il demeure néanmoins un phare et ses réalisations constituent sans doute une leçon pour la construction de la démocratie à travers le monde. Car ce qui se passe en Amérique Latine constitue bel et bien une lutte portant sur la définition et la pratique de la démocratie.
Depuis l’arrivée au pouvoir de George W. Bush et le lancement de sa cabale néo-conservatrice, le discours de Washington tente de se relégitimer. La « croisade » de Bush prétend vouloir rétablir ce qu’il appelle la « démocratie » dans le monde. Une démocratie où le libre-marché est le seul terrain fertile pour son épanouissement. Il s’agit en fait de la « démocratie du marché », thème central du dernier livre de Nathan Shiransky, Democracy Matters. L’économie de marché et l’entreprise privée y apparaissent comme les seuls critères pour définir cette démocratie fonctionnelle et prospère. Fini l’intervention de l’État ! ; le marché est le modèle absolu.

Or, en Amérique latine, les forces progressistes et les gouvernements de centre-gauche ont une autre vision de la démocratie. Celle-ci implique la nationalisation des ressources naturelles et la relance de l’économie par le biais des interventions de l’État. C’est une démocratie qui met l’insistance sur le respect des droits de la personne, de l’égalité des chances, de la mobilité sociale, de l’éducation et de la lutte contre la pauvreté. C’est une démocratie qui n’exclut certes pas l’entreprise privée, mais qui fait en sorte que le pouvoir politique, imputable devant les citoyens, soit celui qui établisse les règles du jeu. Bref, une démocratie d’ouverture pour les peuples, plutôt qu’une démocratie étroite et étouffante.

Devant tout cela, on sent un certain malaise aux États-Unis. « Is Washington losing Latin America ? », se demandait le journaliste Peter Kahin, dans le New York Times du 2 février dernier. Comme si l’Amérique Latine leur appartenait...

Dans les cercles du pouvoir à Washington, ça remue. Les ténors de l’administration Bush ont déjà catalogué le Venezuela de Chavez de pays ayant abandonné la démocratie. On peut s’attendre au même verdict pour la Bolivie d’Evo Morales. Chavez et Morales sont tous deux accusés de complicité avec Fidel Castro et d’avoir bifurqué vers un populisme marxisant et nationaliste. Déjà indisposé à l’égard de Lula et Kirchner, qui sont d’accord avec Chavez pour établir un grand marché latino-américain intégré, Bush prévoit couper les crédits destinés à l’Amérique latine dans son prochain budget. La droite européenne tient également le même discours. L’ancien premier ministre conservateur espagnol, José Maria Aznar (un de rares leaders européens à avoir appuyé la guerre contre l’Irak), accusait récemment « l’Amérique Latine de s’engager dans une aventure dangereuse, basée sur le marxisme, la révolution et l’ethnicité. Avec les gouvernements de gauche, l’Amérique latine va délaisser la prospérité du marché et sombrer dans le chaos » (propos tirés d’une entrevue parue dans le quotidien chilien El Mercurio, 15 février 2006). Quelque temps avant l’élection qui a porté au pouvoir la socialiste Michelle Bachelet, Aznar lançait en fait un véritable appel aux forces conservatrices afin de « s’organiser ». Cela nous rappelle les échos de ceux qui préparaient le renversement du gouvernement de Salvador Allende dans les années 1970.

Même si les tentions entre l’Amérique latine et Washington sont encore relativement modérées, on sent le ton monter. Pour le moment, l’administration Bush est coincée en Iraq. Mais on ne se cache plus à la Maison-Blanche pour espérer la défaite de Lula et de Kirchner. On voudrait que la droite mexicaine l’emporte contre le centre-gauche dans les élections qui s’en viennent en juillet. Et, bien sûr, on espère qu’Hugo Chavez sera renversé comme cela a été tenté, sans succès, en 2002, par un coup d’État que Washington avait explicitement appuyé à l’époque.


L’auteur est membre de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques (UQAM).