Journal des Alternatives

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Interview de Samir Amin

Il y a 50 ans : la conférence de Bandung

30 mai 2005

Il y a 50 ans, en 1955, les principaux chefs d’États des pays d’Asie et d’Afrique ayant reconquis leur indépendance politique se réunissaient pour la première fois, à Bandung. Samin Amin revient sur cet événement de l’histoire des indépendances, sur l’objectif des politiques de développement issue de Bandung et sur ce qui, aujourd’hui, pourrait constinuer une nouvelle alliance des peuples du Sud.

Rémy Herrera : Il y a 50 ans, en 1955, les principaux chefs d’États des pays d’Asie et d’Afrique ayant reconquis leur indépendance politique se réunissaient pour la première fois, à Bandung. Quel était leur projet commun ?

Samir Amin : Les leaders asiatiques et africains réunis à Bandung étaient loin d’être identiques les uns aux autres. Leurs courants politiques et idéologiques, leurs visions de l’avenir de la société à (re)construire et de ses rapports à l’Occident, autant de thèmes de la différence.

Néanmoins, un projet commun les rapprochait et donnait un sens à leur réunion. La bataille pour achever la tâche historique de l’indépendance n’était pas finie. À leur programme minimum commun figurait donc l’achèvement de la décolonisation politique. De plus, ils entendaient tous que l’indépendance politique reconquise n’était que le moyen, la fin étant la conquête de la libération économique, sociale et culturelle. Mais deux visions les départageaient : il y avait celle majoritaire de ceux qui pensaient le développement possible dans l’interdépendance au sein de l’économie mondiale et celle des leaders communistes pour qui sortir du camp capitaliste conduirait à construire -avec, sinon derrière, l’URSS- un camp socialiste mondial.

Les leaders du Tiers-Monde capitaliste qui n’envisageaient pas de sortir du système ne partageaient pas non plus entre eux la même vision stratégique et tactique du développement. Mais, à des degrés variables, ils pensaient que l’édification d’une société indépendante impliquait un certain niveau de conflit avec l’Occident. L’aile radicale estimait devoir mettre fin au contrôle de l’économie par le capital des monopoles étrangers. Soucieux de préserver l’indépendance, ils refusaient d’entrer dans le jeu militaire planétaire et de servir de base à l’encerclement des pays socialistes que les États-Unis tentaient d’imposer. Mais ils pensaient aussi que refuser l’insertion dans le camp militaire atlantiste n’impliquait pas qu’il soit nécessaire de se placer sous la protection de l’adversaire de celui-ci : l’URSS. D’où le non-alignement, nom du groupe de pays et de l’organisation qui sortit de l’esprit de Bandung.

R.H. : Quel était l’objectif des politiques de développement issue de Bandung ?

S.A. : L’objectif des politiques de développement déployées en Asie, Afrique et Amérique latine a été identique pour l’essentiel, en dépit de différences de discours idéologique. Par-delà leur diversité, tous les mouvements de libération nationale s’assignaient les mêmes objectifs de l’indépendance politique, de la modernisation de l’État, de l’industrialisation de l’économie. L’intervention de l’État était considérée comme absolument décisive pour le développement.

À l’époque, l’opposition qu’on fait aujourd’hui si souvent entre l’intervention de l’État -toujours négative parce que par essence en conflit avec ce qu’on prétend être la spontanéité du marché- et l’intérêt privé -associé aux tendances spontanées du marché- n’avait pas cours. Cette opposition n’était pas même remarquée. Au contraire, le bon sens partagé par tous les pouvoirs en place voyait dans l’intervention de l’État un élément essentiel de la construction du marché et de la modernisation. La gauche radicale, d’aspiration socialiste, associait certes l’expansion de cet étatisme à l’expulsion graduelle de la propriété privée. Mais la droite nationaliste, qui ne s’assignait pas cet objectif, n’en était pas moins interventionniste et étatiste : la construction des intérêts privés qu’elle proposait exigeait selon elle, à juste titre, un étatisme vigoureux. Les billevesées dont se nourrissent les discours dominants aujourd’hui n’auraient eu aucun écho à l’époque.

R.H./ : N’existe-t-il plus aujourd’hui de solidarité des pays du Sud ?

SA : Dans le moment actuel, la solidarité des pays du Sud, qui s’était exprimée avec force de Bandung (1955) à Cancun (1981), aux plans politique (non-alignement) et économique (positions du Groupe des 77, alliance du Tiers-Monde, à l’ONU), paraît ne plus exister. L’intégration des pays du Sud, mise en œuvre par les institutions internationales (OMC, Banque mondiale et FMI) est sans doute en partie responsable de l’affaiblissement des 77, de la Tricontinentale et du Mouvement des Non-Alignés. Ce dernier donne néanmoins des signes d’une renaissance possible, avec la prise de conscience de l’exigence d’une solidarité du Sud. L’arrogance des Etats-Unis et la mise en œuvre de leur projet de « contrôle militaire de la planète » par la fabrication sans fin de guerres planifiées et décidées unilatéralement par Washington, sont à l’origine de la prise de position forte du récent sommet des Non-Alignés, à Kuala Lumpur (février 2003). Les Non-Alignés y ont condamné la stratégie impérialiste états-unienne.

Ils prennent conscience que la gestion mondialisée néo-libérale n’a rien à leur offrir et qu’elle est appelée à recourir à la violence militaire pour s’imposer. Le Mouvement devient celui du non-alignement sur la mondialisation libérale et l’hégémonisme des Etats-Unis. Le choix par Washington de sa région d’interventions militaires interrompues depuis 1990 porte sur le Moyen-Orient arabe (Irak et Palestine), les Balkans, l’Asie centrale et le Caucase. Les objectifs poursuivis par les Etats-Unis sont : 1) la main mise sur les régions pétrolières les plus importantes du globe et, par là, l’exercice de pressions visant à soumettre l’Europe et le Japon au statut d’alliés subalternisés ; 2) l’établissement de bases militaires permanentes au cœur de l’Ancien Monde, en Asie centrale, et ainsi la préparation d’autres « guerres préventives » à venir, visant surtout les grands pays susceptibles de s’imposer comme partenaires avec lesquels « il faut négocier » : Chine en premier lieu, mais aussi Russie et Inde. De Pékin à Delhi et Moscou, on comprend de plus en plus que les guerres « made in USA » constituent une menace dirigée plus contre la Chine, la Russie et l’Inde, que contre leurs victimes immédiates, comme l’Irak.

RH : Quelles seraient les lignes directrices d’une alliance des peuples du Sud ?

SA : Au plan politique, cela passe par la condamnation du principe de la politique des Etats-Unis, la « guerre préventive », et par l’exigence d’évacuation des bases militaires étrangères en Asie, Afrique et Amérique latine. Revenir à la position qui fut celle de Bandung -pas de bases militaires états-uniennes dans le Tiers-Monde-, est à l’ordre du jour. Les Non-Alignés ont pris des positions proches de celles de la France et de l’Allemagne au Conseil de Sécurité, contribuant ainsi à accentuer l’isolement diplomatique et moral de l’agresseur. Dans le domaine économique, on voit se dessiner les lignes d’une alternative que le Sud pourrait défendre collectivement, parce que les intérêts de tous les pays qui le constituent sont ici convergents.

L’idée que les transferts internationaux de capitaux doivent être contrôlés est de retour. L’idée d’une régulation des investissements étrangers est aussi de retour. Les pays du Sud réalisent à nouveau qu’ils ne peuvent pas se passer d’une politique de développement agricole, qui tienne compte de la nécessité de protéger les paysanneries des conséquences dévastatrices de leur désintégration accélérée sous l’effet de la « concurrence » que l’OMC veut promouvoir, et de préserver la sécurité alimentaire nationale. En outre, la dette n’est plus seulement ressentie comme économiquement insupportable ; sa légitimité commence à être remise en cause.

R.H. : Un internationalisme associant Asiatiques, Africains, Latino-Américains et Européens est-il envisageable ?

S.A. : Oui, les conditions existent qui permettraient un rapprochement, au moins, de tous les peuples de l’Ancien Monde. Ce rapprochement se cristalliserait, au plan de la diplomatie internationale, en donnant consistance à un axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin, renforcé par les relations amicales entre cet axe et le front afro-asiatique reconstitué. La solidarité avec les luttes des peuples latino-américains est aussi fondamentale, bien sûr. Il va sans dire que des avancées dans cette direction réduisent à néant l’ambition criminelle des États-Unis. Ceux-ci seraient alors contraints d’accepter la coexistence avec des nations décidées à défendre leurs intérêts propres. Dans le moment actuel, cet objectif doit être considéré comme prioritaire d’une manière absolue.

Le déploiement du projet états-unien surdétermine l’enjeu de toutes les luttes : aucune avancée sociale et démocratique ne sera durable tant que ce projet hégémonique des États-Unis ne sera pas mis en déroute. Pour cela, l’Europe doit se libérer du virus libéral, et cette initiative ne peut venir que des peuples. Les segments dominants du capital, dont les gouvernements européens croient devoir défendre les intérêts en priorité, sont les défenseurs du néo-libéralisme et acceptent de payer le prix de leur subalternisation par les Etats-Unis. Les peuples d’Europe ont une vision différente du projet européen, qu’ils voudraient social, et de leurs relations avec le reste du monde, qu’ils entendent voir gérées par le droit et la justice. Si cette culture humaniste de l’Europe l’emporte -et c’est possible-, alors un rapprochement entre l’Europe et le Tiers-Monde constituera le fondement sur la base duquel pourra être construit un monde pluricentrique, démocratique et pacifique.


10 mai 2005