Journal des Alternatives

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Exposition de photographies de Josée Lambert et Shahrzad Arshadi :

Histoire de famille ordinaire et solidaire

Catherine Pappas, 1er octobre 2002

À la fin de septembre 2001, pour marquer le premier anniversaire de la deuxième Intifada, deux photographes montréalaises, Josée Lambert et Shahrzad Arshadi, ont décidé de suivre, pendant un an, la vigile organisée à tous les vendredis midi par l’organisation Palestiniens et Juifs unis (PAJU), l’Alliance juive contre l’occupation (AJCO) et Femmes en noir. Un travail de persévérance.

À chaque semaine, les deux photographes étaient au rendez-vous, à l’intersection des rues Peel et René-Lévesque. Beau temps, mauvais temps. Il y avait là une foule très bigarrée. Des jeunes, mais aussi des gens de 65, 70 et même 75 ans, de toutes origines et de toutes allégeances. Des hommes et des femmes avec une pensée progressiste qui sont prêts à s’investir, à manifester pacifiquement afin de réclamer justice pour le peuple palestinien.

« C’est une histoire de famille », nous raconte Josée Lambert. « Au début, certains étaient un peu méfiants à notre égard, explique la photographe, mais au bout de quelque temps, on faisait partie de la gang. D’une semaine à l’autre, je rapportais aux gens des photos découpées de mes planches-contact. Ça permettait ainsi d’établir des liens avec les manifestants. »
L’exposition actuellement en cours, Beau temps, mauvais temps, accompagnée de Squares in Pavement, nous présente donc cette histoire de famille.

De l’intérieur

« Ce phénomène a certainement été couvert », reconnaît-elle. « Il y a des mémoires à la télé et dans les journaux. Mais moi, ma mémoire est de l’intérieur. On faisait partie de ce quelque chose que l’on photographiait. On voulait volontairement être témoin de cette manifestation. »

Photographe pigiste dans le domaine culturel, Josée Lambert a débuté, il y a 10 ans, un travail documentaire sur les populations au Moyen-Orient.
En 1998, Ils étaient absents sur la photo, une série de portraits de famille en l’absence d’un être cher - d’un être aimé - détenu à la prison de Khiam dans le Sud Liban, lui vaut le titre d’Artiste pour la paix.

Sobre et sans artifice, cette exposition évoquait, sans la montrer, une violence intolérable. « J’ai parlé d’une situation à laquelle je n’avais pas accès physiquement. Je pense que c’est aussi ça, se dépasser. C’est dépasser les contraintes, puis dire : bon, mais on veut m’empêcher de parler de telle chose, on veut m’empêcher d’avoir accès à un tel lieu, mais je vais en parler quand même. »

À la marge

Photographe engagée, sa démarche se situe à la marge de celle des photojournalistes esthètes qui raflent les prix du World Press.

« C’est important de témoigner de l’horreur. Mais ce qui me fait peur est la distance qu’on finit par créer à travers l’esthétique, quand l’horreur devient belle. Quand tu vois la valeur esthétique d’une image plus que ce qu’elle montre. Dans cette nouvelle exposition, les images que nous avons faites sont très ordinaires, voire banales. Il ne se passe rien, sauf la température qui change et le temps qui passe. »

Et pourtant, le message est clair : il y a de ces causes suffisamment importantes et louables pour s’y déplacer chaque semaine.

La photographie est un médium avec lequel Josée Lambert est « très à l’aise ». L’instrument qui lui permet « d’être sur le plancher des vaches », d’aller parler aux gens. « La photographie est actuellement le moyen qui me permet d’être une citoyenne active, ici comme à l’étranger », constate-t-elle. « Il s’agit aussi d’un instrument qui me permet de faire voyager des réalités et de me prononcer sur des questions importantes. Si ce n’était pas au moyen de la photographie, je le ferais autrement. La photographie est pour moi une lunette à travers laquelle je perçois le monde. »

Shahrzad Arshadi

Avec Beau temps, mauvais temps, l’artiste s’associe à une autre photographe, qu’elle rencontre pour la première fois à la vigile. D’origine iranienne, arrivée au Québec comme réfugiée en 1984, Shahrzad Arshadi choisit d’explorer le port du keffieh, foulard palestinien devenu aujour-d’hui un symbole de résistance contre l’ordre imposé : le keffieh porté par des jeunes marginaux, par un couple de lesbiennes qui s’embrassent et même par Madeleine Parent.

Squares in Pavement est donc le deuxième chapitre de ce diptyque qui témoigne aussi d’une rencontre entre deux femmes de cultures différentes. « Notre travail expose deux visions qui ne sont pas nécessairement une traduction l’une de l’autre, mais qui se complètent. Y compris dans les langues et les identités », déclare Josée Lambert.

Résultat de cette année de travail : un long panoramique de solidarité, à raison d’une photo par semaine, pendant un an, entrelacé de représentations de ce célèbre foulard à carreaux. Au total, une séquence de 104 images révélant la ténacité de deux photographes qui, grâce à leur instrument, croient encore pouvoir changer le monde, ou à tout le moins, renverser l’opinion publique.

« Nous voulons faire voyager les photographies en région et dans le reste du Canada pour montrer qu’il existe des mouvements contre l’occupation. C’est une façon pour nous de militer. De dire au gouvernement que nous ne sommes pas d’accord avec leur politique », conclut Josée Lambert.


L’exposition organisée par la concertation Comprendre et agir pour une paix juste se déroule au Centre Castelneau (7399, boul. Saint-Laurent) du 27 septembre au 6 octobre.