Journal des Alternatives

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Haïti 6 mois après le séisme dans l’impasse de la CIRH

Camille Chalmers, 24 juillet 2010

La situation des droits de la personne est alarmante plus de 6 mois après le séisme du 12 janvier 2010. Alors que la terre a tremblé le 12 janvier dernier entrainant un impressionnant et douloureux cortège de dévastations, de destructions, de larmes et de pertes irréparables les comportements politiques et les structures de domination ne semblent pas avoir subi la moindre secousse. Bien au contraire les structures de notre société caractérisées par une brutale exclusion des couches majoritaires et une violence structurelle contre les masses populaires semblent se renforcer. Ce qui se traduit par une aggravation et une accélération de la paupérisation, un renforcement de la dépendance et la confirmation du déclin collectif.

Alors que quelques uns des acteurs externes les plus puissants semblent avoir bien rentabilisé la crise post-séisme pour nous amener à une tutelle presque totale les responsables haïtiens ne semblent pas avoir bougé d’un pouce. La situation vécue par la population haïtienne traumatisée par le tremblement de terre demeure totalement inacceptable. Plus de 80% des près de 1.6 millions de personnes vivant dans des camps de fortune connaissent des situations angoissantes de précarité caractérisées par une absence totale de sécurité alimentaire et chaque jour leur survie est menacée par les vents, la chaleur, les maladies, les pluies, la probabilité du passage des cyclones, le non accès aux services de base essentiels dans le domaine de l’éducation et de la santé notamment. Ce qui est le plus douloureux c’est que non seulement leur reproduction physique est menacée mais les autorités en place n’offrent aucune perspective de solutions convaincantes sur le moyen et long terme à cette situation. Les habitants des camps de fortune ne savent pas combien de temps durera leur calvaire ni si il prendra fin dans 5 ou 10 ans. De surcroit la haine, le mépris social se développent contre cette foule de nouveaux marginaux qui sont souvent présentés comme des criminels, des “profiteurs” et sont victimes de toute sorte de discrimination et de ségrégation.

Le Gouvernement actuel a mis en place un Plan d’action pour le relèvement et le développement national (PARDN) présenté et adopté à New York le 31 mars 2010 sans aucune concertation sérieuse avec les acteurs nationaux. Ce plan réaffirme les mêmes options de politiques dans lesquelles le pays s’était déjà engagé et n’offre aucune piste convaincante de sortie de crise. La refondation dans ses dimensions territoriale, économique, sociale et institutionnelle n’a aucune chance de se matérialiser dans les conditions de réaffirmation des politiques néolibérales, des structures de l’exclusion et de renforcement de la mise sous tutelle de notre pays.

Le mécanisme de la CIRH est antidémocratique et constitue des funérailles officielles des institutions étatiques. En effet à travers le mandat défini pour la CIRH “assurer la coordination et le déploiement efficace des ressources” et “mettre en œuvre le Plan de développement pour Haïti” ce nouvel organisme se substitue clairement à l’Exécutif. Les références aux questions d’”efficacité”, de “transparence”, de “responsabilisation” sont des accusations non voilées contre les dirigeants actuels qui ont reconnu, en signant ce document leur incompétence à assumer le mandat qui leur a été confié par les urnes. On a rarement vu un suicide politique aussi spectaculaire. L’Exécutif haïtien et la majorité de nos Parlementaires ont décidé de plonger notre pays dans l’instabilité et l’indignité.

La CIRH ressemble aux commissions envoyées par les colons français avant 1804 et est une répétition du “receveur général” nommé par l’occupation américaine après 1915 pour gérer les finances publiques de notre pays. Elle consacre “l’incapacité des haïtiens à diriger leur pays” proclamée par le discours colonial et néocolonial tout au cours des 206 dernières années. Elle complète le dispositif mis en place depuis 2004 avec la Force Mutinationale Intérimaire (FMI) en février 2004 et la MINUSTAH en juin 2004. La CIRH parachève un dispositif d’occupation et d’administration internationale avec une élimination complète de nos espaces de souveraineté.

Il est saisissant de relire aujourd’hui les mêmes arguments avancés pour justifier l’occupation militaire de 1915. Un rapport confidentiel, signé par H. W. Furniss, adressé au Département d’État en 1909 affirmait : « Après environ trois ans de résidence en Haïti et une étude très approfondie des gens et du gouvernement, j’en suis arrivé à la conclusion que dans le cadre du système actuel, il est impossible d’avoir un bon gouvernement dirigé par des Haïtiens. A la lumière des informations recueillies au cours de mes voyages effectués de ville en ville à travers le pays, je suis convaincu que, bien que ce soit l’un des pays les plus riches des Tropiques en matière de ressources naturelles, Haïti ne peut se développer et devenir une nation paisible et prospère, sans changer entièrement de système de gouvernement, ce qui nécessiterait l’appui moral et matériel d’une nation plus puissante (les États-Unis), car un tel changement ne pourrait être accompli par les Haïtiens tout seuls ».

Les décisions prises en 1915 sont, en partie, à l’origine du naufrage actuel de notre pays. L’occupation militaire de 1915 n’a apporté ni la paix, ni la prospérité promises. L’occupation militaire américaine a aggravé la crise structurelle du début du XXème siècle comme la CIRH va aggraver la crise actuelle en accélérant l’effondrement national.

L’architecture mise en place tente de convertir notre pays en une société par actions dirigée par les représentants de la Banque Mondiale qui ont déjà fait la preuve de leur complète incompétence en matière de politiques de développement. Un pays comme Cuba qui entretient avec notre pays des programmes remarquables de coopération notamment dans le domaine de la santé publique depuis 1998 n’est pas admis à siéger au club fermé des « bailleurs » qui sont à la tête de la CIRH. Les représentants haïtiens sont en majorité désignés par l’Exécutif sans avoir reçu un mandat clair des secteurs qu’ils sont supposés représentés. Quels sont les mécanismes démocratiques qui ont conduit au choix des représentants du Parlement, du secteur privé, de la diaspora, du secteur syndical ou des ONGs nationales ? Pourquoi le secteur paysan qui représente plus de 60% de la population ne siège pas au CIRH ? A quel moment ont eu lieu ces rencontres qui ont conduit à la désignation des personnages sélectionnés ? Le caractère grossier et caricatural du processus nous montre qu’il ne s’agit que d’une vaste mascarade contraire à tout esprit démocratique qui devrait nous faire rire s’il ne s’agissait de l’avenir de notre pays. Ce qu’il est convenu d’appeler la « communauté internationale » impose un mécanisme totalement antidémocratique contraire aux Lois haïtiennes et à la Constitution de 1987 en fournissant tous les ingrédients pour une aggravation de la crise politique et institutionnelle. L’appui inconditionnel fourni par les Nations Unies au processus électoral dirigé par l’actuel CEP met en lumière un étrange aveuglement.
La CIRH formée depuis le 31 mars 2010 et formalisée par les lois Lois scélérates adoptées par le Parlement haïtien le 16 avril dernier n’est toujours pas opérationnelle aujourd’hui. La CIRH tiendra sa deuxième rencontre le 17 août prochain et n’a toujours pas désigné son directeur exécutif. Seuls la Norvège, le Brésil et l’Estonie ont débloqué une partie des fonds promis à New York confirmant que 1.5% des promesses faites à New York au siège des Nations Unies sont disponibles.


De qui se moque-t-on ?

6 mois après la catastrophe du 12 janvier dans une situation caractérisée par de multiples urgences l’organisme placé à la tête du processus de « reconstruction / refondation » n’a pas réussi à organiser 2 réunions. Selon certaines informations crédibles le combat pour le contrôle des 9.9 milliards promis fait rage. Le dispositif mis en place serait de nature à assurer que 85% des avoirs recueillis devraient être canalisés au profit des entreprises transnationales américaines. Cette information expliquerait la réticence de certains bailleurs de fonds notamment européens et canadiens. Chaque pays tenterait d’imposer ses entreprises en faisant main basse comme des vautours sur les fonds destinés à la « reconstruction d’Haïti ». Il n’est pas nécessaire de souligner le scandale que représentent ces tractations quand on pense au niveau de précarité vécu quotidiennement par les victimes du séisme et l’ensemble des couches populaires dans notre pays.

Nous dénonçons la CIRH comme un instrument visant à parachever le processus de recolonisation de notre pays. La CIRH c’est aussi la chronique d’un échec annoncé. Qui peut prendre au sérieux un organisme investi d’une telle responsabilité qui organise une réunion ratée à Punta Cana et qui ne parvient pas en 2 mois à mettre en place une deuxième rencontre ? Nous demandons à tous de rejeter clairement la voie définie par la Gouvernement haïtien et les impérialismes. Mettons nous au travail pour une construction alternative basée sur un authentique processus de libération nationale.