Journal des Alternatives

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FORUM SOCIAL

Gustave Massiah : « la crise économique a marqué l’effondrement idéologique du néolibéralisme »

26 mai 2009

Du 06 au 09 Mai 2009, une réunion du Conseil International du Forum Social Mondial a eu lieu à Harhoura/Maroc. Environ 200 participant sont venus représenter les différents mouvements sociaux et dynamiques anti-systémiques du monde entier. Les débats ont porté sur différentes thématiques, notamment le processus de la constitution du Forum social Maghreb/Machrek, la crise économique mondiale, la situation des libertés publiques dans l’ère du néolibéralisme et de la mondialisation « sauvage », la promotion des droits des minorités, des groupes et des individus… Ces débats ont débouché sur des recommandations qui se traduiront à des actions de lutte contre le système mondial actuel.
Dans le cadre de cette réunion des dynamiques altermondialiste, nous avons rencontré M. Gustave Massiah, une personnalité centrale du mouvement altermondialiste, et l’a interrogé sur plusieurs thématiques liées aux mouvements sociaux, perspectives de lutte anti-systémique, crise économique…

Interviewé par Montassir Sakhi

* 1. La dernière réunion du Conseil International du Forum Social Mondial s’est tenue sur un sol Maghrébin, pourquoi le conseil a-t-il choisit le Maroc ? le comité d’organisation a-t-il assuré les conditions favorables pour le bon déroulement de cet événement important ?

Le Conseil International a voulu marquer sa satisfaction des réussites du forum social maghrébin et du rôle que les associations du Maghreb jouent dans le développement du processus des forums sociaux. Le Maroc a été choisi pour le rôle joué par les associations marocaines dans le forum social maghrébin et surtout de la vigueur de la société civile marocaine et des mouvements sociaux et citoyens au Maroc. Le Conseil International a aussi été très sensible à la proposition d’organiser un séminaire sur la préparation d’un forum social Maghreb et Machrek et sur le mouvement altermondialiste dans le monde arabe.

Le comité d’organisation a fait un travail formidable. Nous avons bénéficié d’une hospitalité, d’une disponibilité et d’une efficacité remarquables pour le séminaire, la rencontre du conseil africain et le conseil international. L’ambiance du Conseil International, qui a été excellente, doit beaucoup à cet accueil et à la qualité de l’organisation. Je voudrais aussi saluer la contribution de Action Jeunesse et la mobilisation de tous les jeunes qui se sont investis sans compter leur temps et leur peine et qui ont su combiner le sérieux avec une dimension joyeuse et festive.

* 2. Quelles évaluations faites-vous pour les travaux des commissions ? et quelles étaient les décisions phares de ce Conseil ?

Les commissions assurent la continuité de l’action du Conseil International. Les réunions du Conseil permettent de faire le point du travail des commissions et de le faire valider. La commission méthodologie a travaillé sur le bilan des assemblées et de l’assemblée des assemblées à Belem. Elle a précisé les règles qui sont proposées à toutes les initiatives qui s’inscrivent dans le processus des forums. La commission expansion a examiné et instruit les candidatures au Conseil. Elle a travaillé sur les possibles élargissements à la région Maghreb et Machrek. La commission communications a travaillé sur les liaisons avec les forums nationaux et locaux. Elle a examiné la question du rapport du forum avec les médias et sur le rôle de internet. La commission stratégie a proposé les formes de la poursuite du débat sur la stratégie des forums. Elle a proposé qu’une journée internationale sur la crise soit organisée au forum des Etats Unis à Détroit, en juin 2010. La commission des finances a étudié la mobilisation des financements pour le forum de 2011 à Dakar.

Le Conseil International a débattu des résultats du séminaire Maghreb et Machrek. Il a aussi poursuivi le débat sur la stratégie des Forums Sociaux Mondiaux par rapport à la crise. Il a adopté par acclamations la proposition du conseil africain de fixer le prochain forum social mondial, en 2011, à Dakar au Sénégal. Il a enregistré plus de vingt initiatives, régionales, thématiques ou nationales, en 2009 et 2010, et il a considéré que 2010 serait une année mondiale d’actions du Forum. Parmi ces initiatives, le Forum Social sur l’Education en Palestine, le Forum sur la crise de civilisation en Amérique andine, les forums au Québec, au Mexique et aux Etats-Unis préparant un forum de l’Amérique du Nord, l’anniversaire des dix ans du FSM au Brésil, etc. Il a fixé la prochaine réunion du Conseil International à Montréal, du 6 au 9 octobre 2009, la veille du 2ème Forum Social Québécois.

3. Avant la tenue du Conseil à Harhoura du 06 au 09 Mai 2009, des dynamiques sociales et représentants des mouvements sociaux de la région Machrek/Maghreb se sont réunis au même endroit dans l’objectif de discuter la possibilité de constituer un Forum Social Maghreb/Machrek. Le processus est en marche, un document constitutif est déjà mis en place. Comment jugez-vous ce processus ? et comment percevez-vous l’avenir de ce projet altermondialiste ?

Il s’agit d’un événement considérable pour le FSM et pour les mouvements sociaux de la Région. Pour le FSM, l’élargissement a été continu en dix ans. Il reste deux grandes régions dans lequel le mouvement altermondialiste ne s’est pas encore renforcé : le Machrek et la Chine. Notons que pour la première fois, trois représentants officiels de la coalition des ONG chinoises ont assisté au Conseil International et ont insisté sur la montée en puissance de la société civile chinoise et de son intérêt pour le processus des forums.
Le mouvement altermondialiste est très présent au Maghreb comme l’a démontré le forum social maghrébin. Au Machrek, le mouvement est très faible en dehors de la Palestine et du Liban. Dans les pays du Golfe, il est pratiquement absent. Notons qu’il s’agit plus d’une faiblesse dans le monde arabe plutôt que dans le monde musulman, le Forum Social Mondial à Karachi a été très important et des initiatives ont été fortes en Indonésie.
La présence de mouvements sociaux, et d’une forte présence des syndicats, de presque tous les pays de la Région au Maghreb (Algérie, Maroc, Mauritanie, Tunisie), et au Machrek (Egypte, Irak, Jordanie, Liban, Palestine). L’articulation avec le Moyen Orient a été discutée notamment avec la Turquie, le Golfe (Arabie Séoudite, Emirats, Koweit, Yémen) et les pays de l’Asie Orientale (Afghanistan, Iran, Pakistan). Une discussion a eu lieu sur la caractérisation du Forum Social à préparer : Maghreb et Machrek, Forum social arabe, Moyen-Orient. C’est le premier qui a été retenu pour l’instant.
Les débats ont été passionnants et passionnés. Ils ont porté sur la situation des mouvements (syndicats de salariés, paysans, femmes, jeunes, défense des droits) et aussi sur les rapports avec les mouvements religieux. Plusieurs questions ont été discutées notamment, la question sahraouie, la question de l’islam politique, la question des femmes, la question des droits, des libertés et de la nature des régimes, la question des migrations, l’évolution géopolitique par rapport à la région, les issues de la crise et le rôle des mouvements de la Région. Les guerres en Palestine, Liban, Irak, Afghanistan ont aussi été discutées. L’espace des forums sociaux, fondé sur le respect de la diversité et sur la convergence des mouvements, permettra à ces débats de se poursuivre sans empêcher la convergence des mouvements sociaux et citoyens du Maghreb et du Machrek.

Plusieurs initiatives ont été prévues, notamment un forum social syndical en Algérie, un séminaire commun sur les mouvements paysans en Egypte. La rencontre avec le forum africain a été fraternelle et très positive. Le forum social maghrébin a soutenu la proposition du FSM à Dakar en 2011 et a décidé de s’investir dans sa préparation. Il a décidé aussi de s’associer au Forum Social sur la crise, les migrations et la souveraineté alimentaire prévu au Niger en 2010.

4. Le système capitaliste et néolibéral connaît à l’ère actuelle une véritable crise. Devant ce constat, les mouvements sociaux anti-systémiques qui luttent contre l’exploitation capitaliste, la discrimination et l’absolutisme des Etats sont de plus en plus présents sur le terrain. Considérez-vous que les Forums Sociaux, se constituant à travers le monde, sont aujourd’hui en mesure d’encadrer ces luttes sociales ?

Le mouvement altermondialiste se défint par rapport à la phase néolibérale de la mondialisation capitaliste. Le mouvement altermondialiste est un mouvement anti-systémique. Les résistances et les luttes qui caractérisent l’altermondialisme ont commencé dès le début du néolibéralisme à la fin des années 70. Elles ont pris une nouvelle vigueur avec la crise qui a marqué l’effondrement idéologique du néolibéralisme et, d’une certaine manière, a confirmé les critiques et les remises en cause portées par les résistances. La crise va faire évoluer le caractère antisytémique du mouvement. La remise en cause du néolibéralisme rend plus apparente la logique plus fondamentale du système, la logique capitaliste.

Les luttes mêlent alors les résistances par rapport aux dérives autoritaires et aux politiques qui veulent faire payer la crise aux pauvres et aux pays pauvres, les revendications de réforme du système et les volontés de rupture remettant en cause plus fondamentalement le capitalisme. Les Forums sociaux constituent des moments et des espaces qui permettent la convergence des mouvements et le débat stratégique entre les mouvements sociaux et citoyens sur les résistances, les luttes, les pratiques et les politiques pour lutter contre le néolibéralisme et pour le dépassement du capitalisme.

Les Forums Sociaux n’ont pas pour objectif d’encadrer les luttes sociales ; il n’y a pas de direction du mouvement altermondialiste. Les Forums Sociaux proposent des espaces pour permettre aux mouvements sociaux et citoyens de se connaître, de confronter et de partager leurs analyses et leurs propositions. Les Forums sociaux favorisent les actions citoyennes. Dans les Forums Sociaux, personne ne peut parler au nom de tout le monde, et il n’y a pas de déclaration du Forum. Mais, tout ceux qui le désirent peuvent se regrouper, constituer des coalitions, décider des mobilisations et des actions communes. Ils peuvent publier des déclarations à partir du Forum mais non du Forum.

* 5. Dans un de vos articles intitulé « Les dangers et les opportunités de la crise globale » vous avez évoqué les concepts de « la démocratie mondiale » et « le contrat social mondial ». Certains intellectuels, notamment dans la région Maghreb/Machrek, croient encore au militantisme nationaliste encadré par des partis politiques. Ils considèrent que les fléaux et le sous-développement proviennent de l’intérieur (la classe dominante, et gouvernements tyranniques), et que le Parti politique reste le moyen et l’appareil efficace de cette lutte. Qu’en pensez-vous ?

Le mouvement altermondialiste n’est pas le seul mouvement antisystémique de la période actuelle. D’autres mouvements contestent l’ordre social et la politique mondiale, c’est le cas de plusieurs mouvements identitaires, religieux ou nationalistes. Le mouvement altermondialiste met en avant les différentes dimensions de la crise : sociale et économique, écologique, géopolitique, politique et idéologique.

Le capitalisme est international depuis ses premières phases, il y a quatre ou cinq siècles. Cette dimension s’est renforcée avec la phase néolibérale de la globalisation capitaliste. Les réponses à la crise et les alternatives au capitalisme ne peuvent négliger la dimension mondiale. Nos propositions doivent aussi se situer à ce niveau. Par exemple, peut-on aujourd’hui envisager une redistribution des richesses qui ne se situe pas au niveau mondial ? Ne doit-on pas définir au niveau mondial, un revenu minimum, qui soit supérieur au seuil de pauvreté dans chaque pays et mettre en place les taxes et les transferts internationaux correspondants ? C’est le sens que je donnais au contrat social mondial. De même, la question des libertés et du respect des droits fondamentaux, civils et politiques, et aussi économiques, sociaux, culturels et environnementaux, nécessitent une avancée considérable du droit international et l’invention d’une démocratie mondiale qui ne peut se réduire à l’addition des démocraties nationales.
Cette nécessité de penser et d’agir au niveau mondial n’implique aucunement de sous-estimer les autres niveaux, particulièrement le niveau national. La transformation sociale se définit dans l’articulation des quatre espaces, local, national, les grandes régions (notamment Maghreb et Machrek) et mondial. Sans oublier l’espace de l’entreprise et de la production. Chacun de ces niveaux est pertinent du point de vue des mouvements sociaux et citoyens, des résistances, des pratiques et de l’élaboration critique.

Le niveau national reste un niveau pertinent et fondamental d’action et de transformation. Mais, il n’est pas suffisant et ne résume pas tous les autres. Une des questions posées dans les Forums est celle de la redéfinition du politique, des nouveaux rapports entre le social et le politique. Immanuel Wallerstein rappelle que l’équation stratégique qui s’est imposée il y a quelques siècles peut s’énoncer ainsi : il faut créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société. Cette équation garde sa vigueur et une certaine efficacité pour le prise du pouvoir. Mais, pour le changement de société, elle tend à la reproduction plutôt qu’au dépassement du capitalisme. L’effondrement du soviétisme, terme que Samir Amin propose à ne pas confondre avec socialisme, confirme cette hypothèse. De fait, un parti conçu pour conquérir l’Etat se transforme en parti-Etat avant même d’avoir conquis l’Etat, ce qui contribue à la désaffection des citoyens pour les « classes politiques ». Et, l’Etat n’est pas la seule manière de transformer la société, bien que son rôle en la matière soit essentiel. Le débat est ouvert entre les conceptions de l’Etat-social, prôné par certains du fait même de la remise en cause de l’Etat par le néo-libéralisme, et les interrogations sur la nature de classe de l’Etat. De même le débat est ouvert sur le rôle des mouvements et sur la société civile dont Gramsci avait perçu l’importance, même si ce terme est souvent galvaudé.

Les Forums Sociaux ne négligent pas l’intérêt des gouvernements qui s’engageraient dans des transformations sociales et qui contesteraient l’hégémonie, notamment aujourd’hui celle des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon, dans les relations internationales. Mais, ils affirment l’importance de l’autonomie des mouvements sociaux et citoyens. Par exemple à Belém, cinq chefs d’Etats de la Région Amérique Latine avaient fait savoir leur intérêt pour le Forum. Le Conseil International avait répondu que d’une manière générale, il n’invitait personne dans les Forums, mais que si des mouvements invitaient des Chefs d’Etat, ils pouvaient venir à certaines conditions, à l’extérieur de l’espace du Forum. Deux réunions ont eu lieu avec les chefs d’Etat. L’une a été organisée à l’invitation de certains syndicats avec les cinq chefs d’Etat L’autre, à l’invitation de mouvements paysans a invité quatre des chefs d’Etat et a refusé d’inviter le président du Brésil, Lula, pour marquer les désaccords du MST (Mouvement des Sans Terre du Brésil) avec sa politique de réforme agraire, démontrant ainsi l’autonomie des mouvements du FSM par rapport aux gouvernements.
Ceci étant, une stratégie et une politique se définissent en fonction d’une situation, et il revient aux mouvements, dans chaque pays, de se déterminer. Les forums sociaux leur offrent la possibilité de discuter de leur stratégie, de vérifier leurs hypothèses, de tenir compte des autres expériences et de bénéficier du soutien et de la solidarité des autres mouvements.

6. Une dernière question portera sur le Forum Social Mondial. Après Belém en Amazonie, le prochain FSM aura lieu au Sénégal en l’an 2011 comment prévoyez-vous cet événement qui aura lieu en Afrique ? et quelles sont les thématiques importantes qui doivent être débattues ?

Le Forum Social Mondial de Dakar sera un événement majeur. Il se tiendra en Afrique pour marquer le refus que la crise soit payée par les pauvres et les pays pauvres. Le refus de la marginalisation de régions dans l’économie mondiale, notamment de larges régions d’Afrique. Le refus aussi d’un directoire de vingt pays, le G20 qui cache difficilement le G7, et qui rejette 172 pays. Le FSM sera surtout l’occasion de montrer la vigueur des mouvements sociaux et citoyens africains et leur place dans le mouvement altermondialiste. Au cours des trois dernières années, l’Afrique est le continent où il y a eu le plus de forums nationaux et régionaux, sans compter deux Forums mondiaux, celui de Bamako et celui de Nairobi.
Les thèmes retenus résulteront des propositions des associations et des mouvements, les FSM fonctionnant à partir des activités autogérées. Certains thèmes émergent déjà, celui des réponses à la crise, celui des rapports entre l’écologie et le social, celui des droits et des libertés. Le FSM de Dakar sera irrigué par les initiatives, plus d’une vingtaine déjà identifiées, qui se dérouleront fin 2009 et en 2010, sur la crise de civilisation, les migrations, l’éducation, la souveraineté alimentaire, l’emploi, etc. Il devra aussi marquer une nouvelle phase dans l’organisation du processus des forums qui devra tenir compte de l’ancrage des forums sociaux locaux, nationaux, régionaux, thématiques et des formes nouvelles de mobilisation des mouvements sociaux et citoyens. Le processus des forums sociaux Mondiaux, confronté à des responsabilités nouvelles dans la période et par rapport à la crise globale, devra entamer une nouvelle phase de son histoire.


Voir en ligne : E-Joussour


Gustave Massiah est l’un des membres fondateurs du Forum Social Mondial. il est aussi président du Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID), ancien vice président d’ATTAC-France et membre du Conseil Scientifique d’Attac et du Cedetim en plus d’être un membre du conseil de gouvernance d’Alternatives International