Point de vue

Génocide à Gaza

jeudi 28 septembre 2006, par Ilan PAPPÉ

Un génocide en douce est en train de se passer à Gaza. En moyenne, huit Palestiniens par jour sont tués lors d’attaques israéliennes, dont un grand nombre d’enfants. Des centaines d’autres sont estropiés à vie. Le 2 septembre au matin, trois citoyens de Gaza étaient tués, tandis que tous les membres d’une même famille étaient blessés à Beit Hanoun.

Le leadership israélien demeure perplexe quant à ce qu’il doit faire avec la bande de Gaza et il a quelques idées vagues sur la Cisjordanie. Le gouvernement actuel considère que la Cisjordanie, contrairement à Gaza, est un espace ouvert, du moins du côté est. Si Israël, sous le programme de colonisation du gouvernement, annexe les territoires qu’il convoite - la moitié de la Cisjordanie - et les nettoie de sa population, l’autre moitié se dirigera naturellement vers la Jordanie, du moins pour un certain temps, et ne préoccupera plus Israël. C’est une illusion qui, néanmoins, obtient l’accord de la plupart des Israéliens. Un tel arrangement ne peut pas fonctionner avec l’enclave de Gaza : l’Égypte, contrairement à la Jordanie, a eu du succès en persuadant les Israéliens, dès 1948, que la bande de Gaza était sous leur responsabilité, et ne pourra jamais être annexée à l’Égypte. Ainsi, un million et demi de Palestiniens sont prisonniers d’Israël. Même si d’un point de vue géographique Gaza est excentré, sur le plan psychologique, Gaza est au cœur du dilemme israélien.

Les conditions de vie inhumaines de l’endroit le plus densément peuplé au monde - et l’un des plus pauvres de l’hémisphère Nord - font en sorte que la population de Gaza ne peut accepter l’emprisonnement qu’Israël lui impose depuis 1967. Certes, il y a eu des moments d’apaisement quand les gens pouvaient se déplacer vers la Cisjordanie ou travailler en Israël. Ces temps sont révolus. Tant qu’il y avait des colons israéliens sur la bande, l’État israélien permettait aux Palestiniens un accès limité au reste du monde. Mais depuis leur retrait, tout a été hermétiquement fermé. Ironiquement, la plupart des Israéliens pensent que Gaza est déjà un État palestinien indépendant à qui Israël a gracieusement consenti l’existence. Le leadership israélien, particulièrement l’armée, y voit une prison qui abrite des prisonniers très dangereux, et qui doivent être éliminés d’une façon ou d’une autre.

Les limites de la purification ethnique

Pourtant, les politiques traditionnelles de purification ethnique qu’Israël a mis en œuvre depuis 1948 et qui ont mené à l’expulsion de la moitié de la population palestinienne ne sont pas efficaces à Gaza. Il est possible d’organiser le transfert de milliers de Palestiniens hors de la Cisjordanie, notamment hors de Jérusalem-Est, mais cela n’est pas réaliste à Gaza, surtout après l’avoir scellée comme une prison à sécurité maximale.

Comme les opérations de nettoyage ethnique, la politique génocidaire n’est jamais formulée ouvertement et sans justifications. Depuis 1948, l’armée et le gouvernement israéliens ont cherché des prétextes pour mettre en œuvre ces politiques. La conquête de la Palestine en 1948 a provoqué une résistance locale inévitable qui servira rapidement de justification à la politique de nettoyage ethnique, élaborée au cours des années 1930. Vingt années d’occupation israélienne de la Cisjordanie a mené à une résistance palestinienne. La lutte tardive contre l’occupation a déchaînée une nouvelle politique de nettoyage, encore à l’œuvre aujourd’hui. L’emprisonnement de Gaza en 2005, présenté comme un généreux retrait israélien a, à son tour, conduit aux attaques aux missiles par le Hamas et le jihad islamique. Bien avant la capture du soldat israélien Giald Shalit, l’armée israélienne bombardait sans relâche la bande de Gaza, au hasard. Depuis l’enlèvement, les massacres ont augmenté et sont devenus systématiques.

« Nohal Levanon », c’est terminé

Les coupables de ces tueries sont les pilotes de chasse israéliens qui sont aujourd’hui bien contents que le chef de l’armée soit l’un des leurs. Durant la guerre au Liban en 1982, l’aviation israélienne avait ordonné à ses pilotes de ne pas tirer si les cibles se trouvaient à moins de 500 mètres de civils. Bien souvent, ces ordres n’étaient pas respectés, mais ils existaient et constituaient un semblant de respect de la vie humaine. Dans l’aviation israélienne, cette directive était connue sous le nom de « protocole libanais » (Nohal Levanon). Quand des pilotes ont demandé l’an dernier si ce protocole était valable pour Gaza, la réponse fut non. La même réponse négative a été donnée aux pilotes lors de la dernière guerre au Liban.

Pendant un certain temps, la guerre au Liban a masqué les crimes de guerre à Gaza. Mais depuis la fin des combats au nord, l’armée israélienne, défaite et frustrée, semble vouloir se venger sur Gaza. Aucun politicien ne semble capable d’arrêter les généraux. Au rythme de dix personnes non militaires tués par jour, ce sont quelques milliers de Palestiniens qui seront tués chaque année. Ce qui est bien sûr différent d’un génocide qui tue un million de personnes dans une seule campagne - la seule inhibition qu’Israël est prête à s’imposer en mémoire de l’Holocauste. Mais en doublant le nombre de morts, les proportions deviennent encore plus horribles et, surtout, peuvent forcer en bout de ligne une éviction de masse - que ce soit au nom de l’aide humanitaire, d’une intervention internationale ou du propre désir des populations de fuir cet enfer. Mais si la ténacité palestinienne demeure l’unique réponse - on ne peut en douter - les massacres continueront à augmenter.

La situation dépend largement de la réaction internationale. Quand, en 1948, Israël a procédé en toute impunité à la purification ethnique, il a dissimulé celle-ci en politique légitime de défense et de sécurité. Si les politiques génocidaires actuelles sont tolérées par le reste du monde, elles vont s’accroître et devenir encore plus drastiques.

Rien n’arrêtera le massacre des Gazaéens, sinon des sanctions économiques et des boycotts sévères. Ici en Israël, nous ne pouvons rien faire. De braves pilotes annoncent qu’ils refusent de participer aux bombardements ; une poignée de journalistes ne cessent d’écrire sur ce qui se passe vraiment, mais rien de plus. Espérons que le reste du monde ne va pas, au nom de la mémoire de l’Holocauste, tolérer le génocide de la population de Gaza.


Ilan Pappe est professeur de science politique à l’Université d’Haïfa en Israël. Il est l’auteur des ouvrages A History of Modern Palestine (2003), The Modern Middle East (2005) et publiera prochainement Ethnic Cleansing of Palestine (2006).

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