Journal des Alternatives

Fièvre électorale au bord des Grands Lacs

Colette BRAECKMAN, 26 mai 2010

Le Burundi, le Rwanda et, en 2011 la République démocratique du Congo sont engagés dans des marathons électoraux qui devraient, si tout se passe bien, consolider la paix et le relèvement économique de la région.

Cependant dans ces pays où les relations interethniques demeurent fragiles et où la guerre rode encore, des dérapages pourraient réduire à néant des années d’efforts et avoir un effet de contagion. Cette semaine, le Burundi a été le premier à se lancer dans la course : quelques 3,5 millions d’électeurs ont été appelés à désigner près de 2000 conseillers dans les 129 communes du pays et les résultats devraient être connus durant le week end.

De l’avis général, ces élections communales sont plus importantes encore que les législatives et même que l’élection présidentielle prévue le 28 juin prochain. En effet, alors que le principal parti tutsi, l’Uprona, « reste au balcon » et se contentera, s’il maintient sa position , d’occuper le poste de vice président que la Constitution lui réserve, une âpre compétition met aux prises plusieurs partis hutus dont les partisans, il n’y a pas si longtemps encore, faisaient le coup de feu sur les collines. Il y a moins d’un an que le dernier venu, le FNL (Front national de libération) a accepté de déposer les armes tandis que ses partisans rentraient de Tanzanie où ils avaient été longtemps réfugiés. Durant les deux semaines qu’a duré la campagne électorale, les collines du Burundi ont retenti du son des tambours et des haut parleurs mais il y a eu également des affrontements et des intimidations entre partisans des diverses formations, le Frodebu (Front démocratique du Burundi), le CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de la démocratie- Forces de défense de la démocratie) parti auquel appartient le président Pierre Nkurunziza et le FNL, vierge en politique, qui pourrait porter les espoirs des citoyens déçus par les prestations des deux formations qui se sont succédé au pouvoir. Le CNDD et le FNL s’accusent réciproquement de maquiller en « groupes sportifs » des groupes de combattants armés et de multiplier les intimidations dans les campagnes, le FNL dénonçant vivement la corruption du parti présidentiel.

Pour avoir dénoncé les violences politiques dans un récent rapport, la représentante de Human Rights Watch à Bujumbura a été expulsée à la veille du scrutin. Alors que la communauté internationale, dont l’Union européenne et la Belgique, a envoyé de nombreux observateurs sur le terrain, des sources diplomatique estiment que l’on pourrait assister à une situation inédite, où le CNDD parti du chef de l’Etat perdrait les élections communales tandis que Pierre Nkurunziza, lors des présidentielles de juin prochain, garde toutes ses chances de l’emporter.

En effet, tout au long de son mandat, le président a veillé à maintenir un contact étroit avec sa base électorale : sportif accompli, on l’a vu chaque semaine courir, pédaler ou jouer au football sur les collines et surtout se mettre à l’écoute de ses compatriotes. Ces derniers lui sont également reconnaissants d’avancées sociales telles que la gratuité de l’enseignement primaire et l’accès aux soins de santé pour les enfants de moins de 5 ans ainsi que la prise en charge des frais d’accouchement.

Les élections pourraient aussi révéler le succès d’une nouvelle formation, le MSD (Mouvement pour la solidarité et la démocratie) emmenée par Alexis Sinduhije, un ancien journaliste de RPA (Radio publique africaine) très populaire pour avoir dénoncé de nombreux scandales et cas de corruption. Ce parti est très représentatif du « nouveau Burundi » qui a émergé d’une décennie de guerre civile : alors que la Constitution prévoit que le gouvernement et le parlement doivent être seront composés de 60% de Hutus et de 40% de Tutsis, cette distinction ethnique a tendance à s’estomper et les partisans de Sinduhije se recrutent dans les deux groupes. En outre, la société civile, (associations de femmes, de défense des droits de l’homme) et la presse, libre et dynamique, représentent également des garde fous contre les risques de dérive violente.
L’issue des élections au Burundi sera suivie de près au Rwanda où le système politique est radicalement différent puisque, combattant le « divisionnisme » il interdit toute référence à l’ethnie et pratique un contrôle beaucoup plus strict sur la population.

Alors que le président Kagame qui se présentera en août devant les électeurs est pratiquement assuré du renouvellement de son mandat, la situation est très tendue : à plusieurs reprises des grenades ont été lancées dans des lieux publics, les candidats opposés au président sont intimidés ou, comme Victoire Ingabire, menacés de poursuites judiciaires tandis que des généraux, compagnons de la première heure de Kagame, ont pris la fuite ou ont été arrêtés.

Malgré le soutien que la communauté internationale continue à apporter au régime en raison de sa bonne gouvernance et de ses succès économiques, le Rwanda tenu d’une main de fer apparaît paradoxalement aussi fragile que son voisin burundais ou qu’un Congo toujours à la recherche de la paix dans l’Est…


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