Entrevue

Féminisme islamique

jeudi 25 septembre 2008, par Emmanuel Martinez

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

L’une des personnes les plus influentes du Maroc est une femme et, de surcroît, islamiste. Elle s’appelle Nadia Yassine, fondatrice et dirigeante de la section féminine de Al Adl Wal Ihsane (Justice et Spiritualité), le mouvement social le plus puissant du Maroc. Créée par son père, cette association propose la non-violence, l’application de la Charia (loi islamique) et l’ijtihad, c’est-à-dire l’effort d’interprétation du Coran s’opposant à l’Islam rigoriste. Justice et Spiritualité n’est pas un parti politique, mais sa capacité de mobilisation est inégalée dans le royaume.

Âgée de 50 ans, Nadia Yassine fait présentement face à la justice marocaine pour avoir prôné en 2005 l’abolition de la monarchie au profit d’une république. Alternatives a interviewé celle qui n’a pas la langue dans sa poche.

Votre procès a été reporté une nouvelle fois. Vous pensez qu’il sera remis aux calendes grecques ?

Oui. L’État marocain est bien embarrassé par mon cas, qui en est un de liberté d’expression. Le Maroc essaye par tous les moyens de paraître au niveau international comme bougeant vers la démocratie. Et moi je les embarrasse pas mal.

Et c’est votre but ?

Tout à fait. On est taxés d’islamisme et d’extrémisme, mais je pense que les gens ne connaissent pas la cause pour laquelle nous luttons. C’est vrai que l’Islam est notre référence, et c’est naturel dans un monde musulman, mais nous luttons pour plus de liberté, et la seule façon que nous avons, étant donné que nous prônons la non-violence, c’est par des discours, des gestes symboliques.

En proclamant ma préférence pour une république au nom de mon islamité, je veux lever deux types de tabous. Le premier, c’est la passivité face au pouvoir. On nous apprend depuis des siècles que le bon sujet musulman doit se la fermer et obéir au prince. Et moi je dis non. Je veux libérer les consciences. Je veux apprendre aux musulmans que l’Islam n’est pas du tout une soumission aveugle à une autocratie sans nom. Deuxièmement, il y a le tabou lié à la marginalisation des femmes en terre d’Islam. Donc, mon message c’est que la femme a le droit de parler et de participer à la politique au plus haut niveau.

D’ailleurs, vous parlez de féminisme islamique...

Si c’est pour défendre la cause des femmes, alors je me considère comme féministe. Mais je reste prudente face aux étiquettes. Je ne défends toutefois pas le féminisme à la Simone de Beauvoir, un féminisme occidental.

Le monde occidental s’est débarrassé de l’idée de Dieu, du moins dans l’espace public. Les luttes sont matérialistes. Elles excluent donc une spiritualité ou un retour de Dieu. Pour moi, ma lutte est essentiellement spirituelle, ce n’est pas une lutte entre hommes et femmes ou pour des droits matériels. Moi, je dis que Dieu m’a donné des droits et que l’histoire des musulmans m’a confisqué ces droits. D’ailleurs, le pouvoir a aussi bien oppressé les hommes que les femmes, même si elles ont davantage été des boucs émissaires. Notre société ne pourra jamais renaître sans une véritable participation des femmes.

Votre mouvement est interdit, mais toléré. Feriez-vous votre entrée sur la scène électorale si on vous en donnait l’occasion ?

Ça me fait toujours sourire quand on me dit que nous sommes tolérés. C’est comme si on disait que le soleil est toléré au Maroc ! On peut camoufler la lumière du soleil, mais nous sommes là et nous avons l’intention de rester. Nous ne sommes pas une quantité négligeable. Le pouvoir marocain nous fréquente depuis 30 ans et il sait très bien que nous sommes partout. Mais la force de notre choix, c’est que nous avons décidé de rester en dehors du système. Pour nous, intégrer le jeu politique, qui est en fait un grand carnaval, c’est le meilleur moyen de nous suicider politiquement. Donc, notre discours séduit parce que nous proclamons que la vraie opposition c’est de rester en dehors du système, qui est verrouillé. La Constitution ne donne aucun espoir à la démocratie au Maroc.

Pour déverrouiller le système, faut-il abolir la monarchie ?

Nous sommes une école de pensée d’obédience soufie qui prône un retour de la spiritualité comme moteur de changement. Nous proclamons que jamais l’autocratie n’est l’expression politique de l’Islam. Nous voulons donner la légitimité aux musulmans de réclamer un autre système que l’autocratie.

Mais étant donné que nous favorisons la non-violence et que nous sommes réalistes, nous n’avons jamais revendiqué officiellement l’abolition de la monarchie. Par contre, nous revendiquons l’éducation des consciences. Mais pour y arriver, il faut faire sauter un verrou énorme : la Constitution. Elle nous empêche le droit à la libre parole, à la libre conscience. Donc notre but, ce n’est pas la fin de la monarchie, mais celle de la Constitution.
C’est une grosse révolution politique que nous proposons au monde musulman avec une relecture de l’autocratie dans notre histoire par des consciences sclérosées et manipulées par les pouvoirs séculaires. Depuis 14 siècles, on a installé dans les consciences qu’Islamité égale autocratie, enfermement et dictature. Nous disons que nos textes sacrés présentent au contraire les germes d’une véritable expérience démocratique.

Vous craignez l’avancée de l’intégrisme musulman au Maghreb ?

Hélas, on ne le craint pas, on le vit. Compte tenu de la situation politique et sociale au Maroc, il y a de gros risques d’une montée de ce genre de lecture complètement archaïque et violente.

Il existe un terreau fertile pour un discours manichéiste, complètement binaire, qui divise le monde entre le bien et le mal, les croyants et les athées, etc. Cette lecture basique fonctionne pour quatre raisons. Premièrement, il y a ici comme ailleurs une quête d’identité. Et pour nous, cette identité passe par l’Islam. Deuxièmement, il y a un manque d’éducation. Le taux d’analphabétisme est effarant et la qualité de l’enseignement est nulle. Il n’y a pas d’antidote intellectuel. Il n’y a rien dans les têtes. On a cherché à insuffler trois choses aux Marocains, « Dieu, la patrie et le droit », et c’est tout ce qu’ils savent. Je ne dis pas ça pour insulter les Marocains, mais je fais un constat très très amer. Les Marocains sont volontairement « analphabétisés » par l’État. Troisièmement, il y a l’extrême pauvreté. Finalement, il y a le facteur de la frustration, parce que nous vivons dans un monde ouvert sur d’autres horizons. Or, quels sont ces horizons ? Notre fenêtre sur le monde, c’est la télévision publique marocaine qui nous présente des séries B avec des maisons de rêves, des femmes de rêves, etc., qui favorisent la frustration.

Nous représentons une soupape de sécurité pour le pouvoir marocain. Il sait très bien que nous sommes en train de récupérer une certaine jeunesse qui autrement serait acquise à des thèses plus extrémistes, et donc dangereuses. C’est pour cela que nous sommes tolérés. Le pouvoir marocain préfère un adversaire prévisible et non violent plutôt qu’une masse de jeunes en colère qui pourraient être recrutés par les tendances nihilistes qui existent dans le monde musulman.

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Volume 15 - No 2 - Octobre

Violence et statu quo en Algérie

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles du même auteur

Emmanuel Martinez

Contre-pouvoir à l’horizon

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Maroc

Leila Alaoui, départ prématuré d’une femme hors norme.

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca