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Face à l’abandon, les gilets jaunes

Analyse d’un cri d’alarme

Charles Castonguay, 7 février 2019

| Article inédit pour le Journal des Alternatives |

Suis-je le seul qui, la première fois où l’on me parla des gilets jaunes, eut cette immédiate réaction ? Cette incompréhension de la lutte contre une mesure environnementale visant à réduire drastiquement les émissions françaises de gaz à effet de serre. Évidemment, en y réfléchissant plus longuement, on peut comprendre la colère d’une frange du peuple français et saisir l’injustice de la situation. La taxe sur le carburant, révoquée d’ailleurs, représentait la goutte de trop, un poids de trop sur le dos des classes populaires qui en saisissaient surtout l’incohérence de son application. Si ce soulèvement nous a bien appris une chose, c’est que la transition énergétique ne devra et ne pourra pas se faire en donnant la majeure part de responsabilité aux citoyen⋅es, qui écopent eux·elles-mêmes des dérives du modèle productiviste sauvage qui nous a amenés à ce cul-de-sac écologique.

Cet apprentissage que nous offrent les gilets jaunes permet de mettre en lumière un autre enjeu. Un oubli, difficilement involontaire, du discours politique ambiant des dernières décennies. En suivant l’évolution du mouvement, à travers l’apparition de plusieurs autres revendications (réhabilitation de l’impôt sur la fortune (ISF), référendum d’initiative citoyenne (RIC)), à travers toute cette agitation sociopolitique qui força les hautes sphères du pouvoir français à déclencher de vastes consultations citoyennes, une tendance semble se dégager.

Ces revendications, on peut les lier ensemble, les orienter vers un but commun : un désir d’être écouté, considéré ; un cri investissant l’existence des classes populaires dans l’espace public ; un ralentissement de cet insidieux rangement des moins nanti⋅e⋅s aux oubliettes du discours public. Un exemple ? Cette réaction immédiate au mouvement des gilets jaunes. Ce fameux « Il faut faire un effort pour le bien commun » que le discours écologiste libéral martèle en omettant le luxe que représente cet effort pour plusieurs travailleuses et travailleurs.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment sommes-nous arrivés à cet abandon de la considération des réalités de classe dans notre discours politique ? Jusqu’à s’étonner quand les petit⋅e⋅s salarié⋅e⋅s français⋅e⋅s en sont venu⋅e⋅s à décrier qu’on leur demandait de choisir entre fin du mois ou fin du monde [1].

Le rejet des classes, l’appât du vote

Il faut d’abord considérer le fait que le discours de classe s’est largement exilé du vocabulaire politique dominant au cours des dernières décennies. Ces concepts portés essentiellement par la gauche d’affiliation socialiste se sont étiolés en parallèle d’une transformation de cette dernière. Si l’on peut isoler un événement qui contribua à ce changement de nature des grands partis de gauche occidentaux, il serait pertinent de mentionner l’arrivée au pouvoir du Premier ministre travailliste Tony Blair au Royaume-Uni, en 1997. Guidé dans ses actions par la fameuse « Troisième voie », le gouvernement Blair se réclame d’une nouvelle gauche plus adaptée aux enjeux de l’époque voulant se sortir du vieux discours de lutte de classes. Par leurs propres mots, déclarant « Aujourd’hui, nous [les britanniques] sommes tous des membres des classes moyennes » [2], les blairistes ouvrirent la voie à un nouveau discours post-égalitaire ayant comme pièce maîtresse la redéfinition des luttes de classes et de l’égalité dans une logique méritocratique de travail pour l’obtention d’avantages sociaux [3]. Où les travailleuses et travailleurs doivent se tailler une place dans ce nouvel idéal de classe moyenne échappant donc, au possible, à cette situation de fardeau symbolique pour la société qu’ils représentaient lorsqu’ils étaient « simplement » pauvres. Cette logique fortement individualiste, appuyée par des mesures économiques quasi-thatchériennes [4] , vint évacuer cet idéal de défense des classes populaires emblématique de la gauche britannique et occidentale.

Ce discours, qui fut extrêmement payant électoralement pour les travaillistes anglais [5], inspira plusieurs grands partis de gauche institutionnalisés en occident tels que le Parti Socialiste (PS) français. Les résultats de cette rhétorique en France furent cependant catastrophiques pour la gauche. Le discours de classe ayant favorisé l’instauration d’un fort État-providence, légitimé par l’appui des classes populaires en ses dirigeant⋅es, le rejet de la considération des classes par ces dernier⋅e⋅s se retourna contre elles⋅eux. Si bien, qu’à force de mesures s’éloignant du modèle de soutien social traditionnel et favorisant les théories du ruissellement en allégeant le fardeau fiscal de mieux nanti⋅es, les électeurs⋅trices socialistes traditionnel⋅les se détournèrent du parti ne se sentant plus représenté⋅es. Ce détournement des options de gauche traditionnelles par la population est alors perçu comme une incitation à modérer davantage le discours et les actions de protection du modèle social [6].

Les récentes élections de 2017 le démontrèrent. Face à cet affaiblissement de la gauche traditionnelle et au manque de confiance des électeurs⋅trices envers les franges plus combatives, on observa la montée fulgurante d’un hybride d’extrême centre aux politiques fiscales de droite et aux discours enrobés d’un progressisme libéral apparaissant comme un vent de fraîcheur face à la principale concurrente d’extrême droite, en constante montée depuis le déclin de la gauche, capitalisant sur la création de nouvelles peurs. Cette stratégie de désignation de coupables, trop souvent observée à travers l’Histoire, peut remercier l’abandon des classes populaires par les élites de gauche, laissant à la droite le champ libre pour tourner ce délaissement à son avantage pour répandre son discours malsain et dangereux.

L’extrême centre, un insidieux endormissement

Revenons à cet extrême centre, qui nous a fait croire en l’illusion du meilleur des deux mondes, qui nous a convaincu du fait que l’atteinte d’une classe moyenne infinie, que se démarquer des « pauvres » était un idéal bien respectable. Que l’on devait se féliciter d’être sorti des masses populaires, qui n’étaient plus qu’un artefact d’une époque révolue. Cet extrême centre, investissant les grands partis de gauche traditionnels ou se créant des mouvements aux allures spontanées, est très bien décrit par Alain Deneault comme étant représenté par des figures « de droite, mais… » [7] au discours « libéral, mais de gauche… » [8]. Provenant d’un milieu économiquement puissant mais, se rendant bien compte des absurdités du capitalisme à outrance. Faisant passer des mesures affaiblissant le pouvoir populaire au profit d’avantages additionnels pour les classes aisées. Encourageant per se une impossible atteinte de cet allègement fiscal lointain par la culture du self made man/woman. Tout en restant éthique bien sûr, ne l’oublions pas.

Un spécimen parfait s’impose dans les esprits, l’homme de l’heure, celui qui poussa peut-être le modèle trop loin, au mauvais moment, enclenchant une protestation d’apparence surprenante : Emmanuel Macron. Ancien banquier des Rothschild mais conseiller économique de François Hollande (socialiste). Ayant créé le mouvement En Marche !, se revendiquant fermement au centre. Ne soyons pas dupes. Économiquement, Macron défend une pensée de droite évoquant la théorie du ruissellement qu’il appelle habilement les « premiers de cordée », ces riches brillants ouvrant la voie au reste de la population, ramassant les fruits de leur dur labeur. Cette pensée est symbolisée par la suppression de l’ISF (Impôt sur la fortune), un allègement fiscal énorme pour les plus fortuné⋅e⋅s [9]. Son rétablissement est d’ailleurs l’une des principales demandes des gilets jaunes.

Revenons-y à ce mouvement ! Déclenché par l’imposition de la taxe sur le carburant. Il s’agissait d’une mesure pourtant écologiste, mais déconnectée de la réalité de classe dans son application. À croire qu’on aurait presque oublié, à force de baigner dans une apathie environnementaliste libérale, de considérer la capacité de survie des classes populaires suite à l’imposition d’une telle taxe. Le discours de base était l’effort pour la planète. C’est dur mais c’est moral. Rappelant un certain pipeline canadien, vendu par un discours du moindre de mal. C’est risqué mais moins que les trains.

Cette culture du moins pire contribue à nous entretenir dans cette utopie du modèle capitaliste moral, mieux que son voisin. Cette utopie du « militantisme de l’exemple » [10] que soulève Alain Deneault. « Conduire une voiture, mais petite, boire du lait de vache, mais heureuse, se laisser aller à la consommation, mais équitable (…) voter pour des partis capitalistes, mais liberals. Le slogan : Si seulement tout le monde faisait comme moi… » [11]. C’est cet entretien de l’utopie de classe moyenne que l’extrême centre est venu confortablement installer. Cette classe moyenne qui n’est qu’une classe populaire endormie, branchée au respirateur artificiel de la consommation. Appareil que plusieurs membres des classes populaires ne peuvent se permettre, la culture de l’extrême centre nous encourageant à les mépriser.

Cependant, l’injustice de la taxe française crevait les yeux. Touchant même le ministre de la transition écologique, le poussant à une démission spectaculaire prononçant l’emblématique « fin du mois ou fin du monde ». Les gilets jaunes, par leur contestation, ont réussi à nous donner le coup de fouet du réveil. Le rappel de l’abandon par la gauche des classes populaires et de facto du discours de protection de classes.

Pour une gauche subordonnée

L’alarme a sonnée. Ne nous réveillons pas pour nous rendormir tout de suite. Nous ne nous réveillerions que bien trop tard. L’expérience du déboulonnement du mythe de l’extrême centre macroniste doit lancer la réflexion à gauche vers un nouvel idéal, un nouveau moyen de rétablissement du discours et des actions de protection des classes populaires. La gauche institutionnalisée ayant abandonné ses grands idéaux originels pour les remplacer par cette confortable social-démocratie de compromis. Qui commence à se fissurer.

Des initiatives encourageantes de gauche contestataire commencent à s’établir dans la dynamique politique occidentale. Pensons à Podemos en Espagne qui investit les mairies et les parlements depuis 2014, aux nouvelles et nouveaux venu⋅e⋅s franchement socialistes du parti démocrate américain tel⋅l⋅e⋅s qu’Alexandria Ocasio-Cortez, Bernie Sanders et dans une certaine mesure, Elizabeth Warren. Plus localement, nous avons choisi de laisser une chance à Québec Solidaire de s’institutionnaliser pour mener à bien un projet de société accrocheur.

Cependant, une question reste. Que peuvent franchement nous promettre ces initiatives socialistes grandissantes si elles évoluent dans le même cadre opaque et encrassé qui a vu les grands partis de gauche tourner le dos à la population ? Une réponse émerge dans la constitution que vont devoir adopter ces partis de gauche institutionnalisés pour survivre et conserver la confiance des classes populaires. Ils devront leur être subordonnés, inconditionnellement, et n’être qu’un accessoire, qu’un bras institutionnel des forces émancipatrices radicales qui tendent vers un idéal de gauche. Un outil facilitateur des transitions nécessaires au renversement de ce système sauvage qui détruit les conditions de vies de la majorité et qui fait miroiter un idéal consommateur en remplacement de la misère.

La sensibilisation au mouvement et son accomplissement se fera par les masses, par les regroupements de la société civile qui entreprendront une mobilisation efficace, parce qu’authentique. C’est ce que doit comprendre la gauche institutionnelle. Ces partis ne doivent pas dérober le capital social et la visibilité des mouvements de contestation dans un espace public actuellement si restreint aux initiatives populaires. Le changement de l’ordre social, l’abattement des institutions telles que nous les connaissons se fera par la rue. La gauche institutionnelle y sera subordonnée, ou elle disparaîtra, pervertie par le pouvoir, prouvant une fois de plus son inutilité.

* Auteur | Charles Castonguay est étudiant en Communication et Politique, à l’Université de Montréal.


Notes

[1] Foessel, M. (2018). Chaque fin du mois, la fin du monde. Repéré à https://www.liberation.fr/debats/2018/12/06/chaque-fin-de-mois-la-fin-du-monde_1696440
[2] Marlière, Philippe. 2007. « De Lionel Jospin à Ségolène Royal : l’introuvable troisième voie du socialisme français ». Mouvements. N.50. Février. pp 14 à 23.
[3] Ibid
[4] Chassaigne, Philippe. 2001. Histoire de l’Angleterre des origines à nos jours. 2ème édition. Paris, Flammarion.
[5] Marlière, Philippe. 2007. « De Lionel Jospin à Ségolène Royal : l’introuvable troisième voie du socialisme français ». Mouvements. N.50. Février. pp 14 à 23.
[6] Chauvel, Louis et F. Schultheis. 2003. « Le sens d’une dénégation : l’oubli des classes sociales en Alllemagne et en France ». Mouvements. N.26. Février. pp. 17 à 26.
[7] Deneault, Alain. 2016. Politiques de l’extrême centre. Montréal. Lux Éditeur.
[8] Ibid
[9] Sèze, Benjamin. 2018. « Macron face aux inégalités sociales ». Études. Avril. pp. 45 à 54.
[10] Deneault, Alain. 2016. Politiques de l’extrême centre. Montréal. Lux Éditeur.
[11] Ibid