Iran

Et le gagnant est ?

jeudi 28 mai 2009, par Sam Razavi

Les Iraniens vont élire leur prochain président en juin. La question sur toutes les lèvres : qui peut prévenir la réélection du controversé président Mahmoud Ahmadinejad ? Des alliances se dessinent pour contrer celui qui fait face à de sévères critiques.

Cela peut surprendre, mais les Iraniens votent rarement en fonction de questions de politique étrangère. Les griefs au sujet du prix de la nourriture et des logements font ombrage à des problématiques telles que le programme nucléaire, les relations avec l’Occident et la situation chez les voisins irakien et afghan.

Les principaux thèmes électoraux sont donc économiques : chômage, pénurie de carburant, corruption et taux d’inflation de 30 %. Aux yeux des électeurs, toutes ces questions reflètent surtout la mauvaise gestion économique du président Ahmadinejad.

L’augmentation considérable du salaire minimum, la baisse draconienne des taux d’intérêt et les folles dépenses de la rente pétrolière ont causé une hausse de l’inflation, l’escalade des prix de l’immobilier et une augmentation de la liquidité à des niveaux sans précédent, creusant du même coup l’écart entre riches et pauvres.

Principaux mouvements politiques

Derrière Ahmadinejad se trouve la faction des conservateurs. Ces derniers préconisent un plus grand respect des idéaux de la Révolution islamique de 1979, allant de l’imposition d’un habillement plus traditionnel pour les femmes à un ton plus agressif vis-à-vis de l’Occident. Leur principal soutien vient de la classe pauvre et pieuse, en particulier dans la banlieue sud de Téhéran et dans les régions rurales. Ils jouissent également de la majeure partie des votes des militaires et des paramilitaires.

Les conservateurs sont confrontés à deux autres forces politiques : les conservateurs pragmatiques et les réformateurs. Essentiellement, les deux tendances sont préoccupées par les politiques fiscales d’Ahmadinejad et sa rhétorique incendiaire au sujet d’Israël, de la Shoah et du programme nucléaire ; une stratégie qu’ils jugent inutile et contre-productive.

Pour les conservateurs pragmatiques, réunis autour de l’ancien président Ali Akbar Hashemi Rafsandjani (1989-1997), la principale préoccupation est la gouvernance d’Ahmadinejad. Ils font la promotion d’un gouvernement plus classique établi sur la défense de l’intérêt national, à l’instar de la présidence de Rafsandjani.

Leur base électorale tourne autour des citoyens pieux de classe moyenne qui sont mécontents de la situation économique, mais qui ne changeraient en rien le système politique de la République islamique. Ainsi, ces électeurs consentiraient à de meilleures relations avec le monde – y compris les États-Unis – étant donné que cela lèverait les lourdes sanctions et améliorerait les conditions économiques.

L’autre tendance est conduite par les réformateurs, centrée sur un autre ancien président, Mohammad Khatami (1997-2005). Ces derniers prônent des réformes telles que la démocratisation des institutions et une politique étrangère plus conciliante. Malgré certains revers récents, les réformateurs sont encore capables d’influer sur la scène politique iranienne.

Leur base électorale vient surtout de la classe moyenne-supérieure dans les grandes villes et des étudiants à travers le pays. Étant donné que 65 % des Iraniens ont moins de 30 ans, les réformateurs sont encore en position de changer la dynamique du pays. Reconnaissant que les jeunes sont découragés par la difficile condition du marché du travail, ils ont écarté leurs revendications de réformes politiques pour faire plutôt campagne avec une plateforme économique.

Principaux candidats

Évidemment, Ahmadinejad est le candidat conservateur. Nonobstant la perte du soutien de certains grands religieux chiites et malgré les incessantes critiques à son égard, la majorité de ses partisans le perçoivent toujours comme un chef d’État bien intentionné qui a tenté, sans succès, d’améliorer leur sort.

Pour les conservateurs pragmatiques, le prétendant est Mohsen Rezaï, un ancien chef d’État major qui avait pris part aux présidentielles de 2005. Cependant, peu d’experts estiment qu’il a une véritable chance de remporter les élections, mais sa seule présence enlèvera quelques votes à Ahmadinejad au premier tour.

Si les réformateurs sont sérieux dans leur désir de gagner, ils doivent s’unir derrière un seul candidat. Le retrait de l’ancien président Khatami laisse désormais deux candidats sous le drapeau réformateur. D’un côté se trouve Mehdi Karroubi, un clerc modéré et de l’autre, l’ancien premier ministre Mir-Hossein Mousavi (1981-1989). Cette double candidature risque – comme en 2005 – de diviser leurs voix au premier tour et de les priver d’un candidat au deuxième.

Une alliance pragmatiques-réformateurs ?

Une alliance entre réformateurs et pragmatiques n’a jamais été aussi probable, précisément parce que tous deux partagent plusieurs politiques et ont découvert un dénominateur commun dans leur désir d’écarter Ahmadinejad.

Par exemple, tous deux estiment que les libertés civiles ont été considérablement freinées sous l’actuel président, créant une insatisfaction inutile dans la population. Étant donné que le programme nucléaire iranien est appuyé à travers le spectre politique iranien, aucun des deux blocs ne renoncera à cette ambition.

Deux indices laissent entrevoir une alliance « anti-Ahmadinejad ». Pre-mièrement, les conservateurs pragmatiques n’ont pas mis de l’avant un candidat sérieux, signifiant ainsi qu’ils seraient prêts à donner leur soutien aux réformateurs. Deuxièmement, un des prétendants réformateurs, l’ancien premier ministre Mir-Hossein Mousavi – appuyé par Khatami après son retrait – est connu pour être proche des deux blocs. Même s’il est méconnu de certains jeunes électeurs, l’ancien premier ministre réputé tant de la gauche que de la droite, pour être un excellent et incorruptible gestionnaire. Mousavi pourrait donc s’avérer un choix consensuel, faisant de lui un fort rival pour contrecarrer la réélection d’Ahmadinejad.

Par ailleurs, il ne faut pas surestimer la puissance et l’importance de la fonction présidentielle en Iran. D’autres facteurs doivent être pris en considération, notamment le rôle d’ultime arbitre politique que joue le Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khameneï. C’est lui qui détermine les grandes lignes de la politique intérieure et étrangère de l’Iran, faisant ainsi ombrage au président.

Même si Ahmadinejad semble être dans les bonnes grâces du Guide suprême, les jeux ne sont pas encore faits et l’actuel président doit se préparer pour une campagne électorale difficile.


L’auteur est chercheur associé au Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale (GERSI) de l’Université de Montréal.

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Vol. 15 - No. 9 - Juin 2009

BIG, les résultats

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8

Articles sur le même sujet

Paix, démocratie et citoyenneté

Vigile contre la montée du militarisme au Canada

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca