Journal des Alternatives

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Entretien avec le président sénégalais

Sophie GOYETTE, 2 juillet 2003

Depuis le 1er avril 2000, il tient officiellement les commandes du Sénégal. Trois ans et bien des promesses plus tard, Abdoulaye Wade, avec ses visions libérales, est-il toujours l’homme fort du Sénégal ? Rencontré au début mai, au Palais présidentiel, il nous a entretenus du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) et de la pauvreté du pays.

Dans l’air, quelque chose d’indécent : le luxe du Palais présidentiel avec vue sur l’océan, alors qu’à deux pas, Nino s’endort chaque soir sur le bitume avec pour seul matelas un carton. Sur l’Avenue de la République défile une foule bigarrée où se trouvent des mendiants, éclopés, enfants talibés et vendeurs de tout acabit.

« La notion de pauvreté, c’est quoi ? La pauvreté, on ne peut pas dire que c’est l’histoire de plus ou moins un dollar par jour, je trouve cela complètement stupide. On peut dire que c’est lorsqu’on n’a pas le minimum, pas d’eau, lorsqu’on a faim. Mais il y a un autre degré, plus grave encore dans la pauvreté et c’est la misère. Ce sont les gens qui sont tellement pauvres et désespérés qu’ils se laissent aller à eux-mêmes. Et bien, ça n’existe pas au Sénégal ! » affirme sans équivoque et sans sourciller le président sénégalais.

« Le problème, c’est le contraste entre la société traditionnelle et la société moderne. C’est le choc de ces deux mondes dans les villes qui produit une catégorie de gens en provenance des villages, qui viennent ici, qui n’ont pas de travail et qui constituent une classe flottante de mendiants, de marabouts. Il faut comprendre que c’est le produit de l’évolution. Ce n’est pas parce que nous l’avons voulu », ajoute-t-il, à la limite du fatalisme, un brin cynique.

Abdoulaye Wade voulait faire du Sénégal « un pays émergent », avec un taux de croissance de plus de 7 %, « voire à deux chiffres ». Ce taux, qui était de 5 % en moyenne entre 1993 et 2000 (selon le FMI) est tombé à 2,3 % en 2002. Les nombreuses « idées », dont le président a le secret, sont de plus en plus accueillies par l’opinion publique avec un sourire dubitatif.

Le NEPAD, un vœu pieu ?

Au sujet du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), qu’il considère être un plan immédiatement applicable, le président est intarissable. Retraçant de long en large à grand renfort d’exemples la genèse de l’affaire, il assure que le nouveau plan est bel et bien bouclé. « Nous abordons la phase de la mise en œuvre et c’est peut-être la plus difficile », concède-t-il.

Sans faire beaucoup de bruit, l’implantation du NEPAD a déjà commencé au Sénégal, du moins en matière d’infrastructures. Le président parle d’un projet de pétrolier avec le Niger, d’un second chemin de fer et aussi d’une route transsaharienne reliant Dakar à Casablanca. Un projet que les habitants de la capitale ont du mal à comprendre au moment où les embouteillages leur font perdre des heures de travail, chiffrées à 108 milliards de francs CFA par an, soit 4,7 % du PIB.

Son enthousiasme pourrait s’avérer contagieux, si ce n’était de quelques bémols de taille, dont la méconnaissance de la population concernée envers cette question centrale de développement. « Je le reconnais, nous n’avons pas suffisamment expliqué le NEPAD aux Africains. Les Occidentaux lisent les journaux, regardent la télévision, mais pour la masse africaine, ce n’est pas cela du tout. Beaucoup d’Africains ne connaissent pas encore le NEPAD. » Sourire contrit.

Interrogé sur l’aspect « vœu pieu » du NEPAD en glissant au passage les nombreuses critiques de Samir Amin - économiste et intellectuel égyptien résidant à Dakar, président du Forum mondial des alternatives, qui pourfend allègrement le NEPAD en soutenant que l’Afrique est non seulement le continent le plus mondialisé mais également le plus pillé - le président réagit alors avec vigueur.

« Je vous assure que le NEPAD n’est pas un vœu pieu ! J’ai été expert africain, j’en ai rédigé des plans que personne n’a encore lus et je mesure la différence avec ce qui se passe aujourd’hui. »

S’il reconnaît que son ancien collègue enseignant a raison sur plusieurs questions relatives au courant mondial actuel, le président considère cependant « qu’il vaut mieux encore entrer dans un train en troisième classe que de ne pas y entrer du tout ».

« Samir Amin a l’avantage de ne pas être à la tête d’un État. Moi, la différence, c’est que chaque jour, il faut que je trouve des solutions. Quand j’étais à l’université, moi aussi j’enseignais la théorie, les modèles les plus parfaits, mais maintenant que je suis là, chaque jour, il faut que je nourrisse les Sénégalais et que les Africains tournent les yeux vers nous. »

Alors qu’au pays de Wade, le travail des enfants est un problème criant, l’analphabétisme est élevé et l’économie, fragile (avec un taux de création d’emplois presque nul) celui qui a seriné ad nauseam aux Sénégalais qu’il faut « travailler, encore travailler et toujours travailler » a, à n’en point douter, encore beaucoup de pain sur la planche .

Sophie Goyette, stagiaire du programme Médias alternatifs, de retour de Dakar.


Abdoulaye Wade, lors de sa visite au Canada dans le cadre du Sommet du G8 qui sèest déroulé en Alberta, en juin 2002.