Journal des Alternatives

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Effets Séisme

Franklin MIDY, 17 mars 2010

Le 12 janvier 2010, un séisme de magnitude 7.0 sur l’échelle de Richter a secoué fortement les régions proches de l’épicentre et de la ligne des failles, Port-au-Prince, Léogâne, Grand-Goâve, Jacmel.

Des destructions énormes dans le corridor de l’hécatombe, les médias nous en ont mis plein la vue : des dizaines de milliers de maisons et d’édifices effondrés, des centaines de milliers de morts tirés des décombres, plus d’un million de sans-abri en détresse, sauve-qui-peut de presqu’un demi-million d’habitants de la capitale vers la province et la campagne, quelque 900 camps de sans-abri couvrant la métropole de Port-au-Prince devenu Port-aux-camps. On commence à peine à mesurer les effets directs dévastateurs de l’inoubliable séisme.

Mais, moins visibles ou peu montrés sont les effets indirects du séisme, qui affectent, au-delà du corridor de l’hécatombe, tout le pays, particulièrement les villes et localités choisies comme zones de refuge par l’exode urbain. Outre le département de la Grand’Anse, il faut nommer le Centre et le Nord-Ouest. Dans la situation d’extrême centralisation de l’État en Haïti et en l’absence d’État social, les maires de ces régions d’immigration interne, le monde rural d’accueil de ces réfugiés de l’environnement en ont plein les bras. Et ils en ont marre d’être laissés seuls, sans moyens d’assister ces vagues de déplacés forcés apparemment disparus de l’écran de radar des décideurs internationaux de la livraison de l’aide.

Et ils le font savoir haut et fort à l’opinion publique nationale et internationale. On entend parler de la décision de la mairie du Cap-Haïtien de combler l’absence de l’État central et d’organiser de son propre chef le secours aux sinistrés. Mieux connu au pays et dans le cyber village global l’exemple inédit de l’Association des maires de la Grand’Anse (AMAGA) décidant par « Arrêté » la constitution d’un pouvoir municipal autonome pour la gestion des problèmes de l’après-séisme et le développement régional du département. L’article V de l’Arrêté annonce que « le directoire envisagera d’approcher les départements limitrophes, le Sud et les Nippes, pour la constitution d’un pôle régional de développement. » Heureux effet du séisme : la décentralisation politique de l’État et la démocratie de proximité sont en chantier, là où elles doivent être observées, sur le terrain des services publics au citoyen.

Quant aux effets indirects sur le monde rural et les organisations paysannes hôtes des réfugiés du séisme, ils touchent dans l’immédiat les réserves de semences destinées aux semailles prévues de la fin mars. Les familles paysannes d’accueil sont obligées, pour nourrir aujourd’hui les réfugiés qu’elles accueillent, de puiser dans leurs réserves pour la culture de demain. Et se retrouveront ainsi sans moyens d’agriculture, quand sera venu le temps de semer et de planter. Le Mouvement paysan de Papaye, l’organisation paysanne Tèt Kole du Nord-Ouest, le monde rural organisé lance un SOS et une mise en garde à la communauté internationale : de grâce, évitez que l’aide alimentaire d’urgence, aujourd’hui nécessaire, ne vienne mettre définitivement à terre, avec les multiples effondrements nationaux, le reste de la production agricole du pays ! Pour l’éviter, aidez-nous tout de suite à nourrir et servir les réfugiés fuyant Port-au-Prince, sans que nous soyons obligés d’épuiser nos réserves de semences. Pour que nous soyons prêts à semer à la toute prochaine saison des pluies et à produire pour l’immense ville-aux-camps laissée par le séisme. Sinon, c’est tout le pays qui sera rapidement transformé en un vaste camp de réfugiés infantilisés nourris « humanitairement » par une communauté internationale secouriste. Entendez bien le sens de notre démarche, que nous savons paradoxale, fait remarquer MPP : « L’aide alimentaire détruit les habitudes alimentaires de la population et la maintient dans la dépendance. Cependant, face aux souffrances causées dans la population par cette hécatombe, une organisation qui lutte pour le bien-être, pour la dignité des femmes et des hommes appauvris, ne saurait rester indifférente. »

Pour assurer la poursuite et l’atteinte de l’objectif de la souveraineté alimentaire et garantir l’action d’auto-reconstruction nationale, MPP et Tèt Kole demandent plus, l’aide publique et la solidarité internationale, pour se procurer des semences créoles dans les pays voisins, des outils et des engrais.

Si ses effets directs et indirects finissent par entrer dans le bilan de la catastrophe nationale, on découvrira l’impact du séisme sur l’économie paysanne et le rôle d’acteur irremplaçable du monde rural dans la recherche de solutions durables aux problèmes occasionnés par ce séisme. Ce ne sera pas là un de ses moindres effets bénéfiques paradoxaux.

Dans le plan de la reconstruction d’Haïti, une attention première doit aller à la campagne nourricière de la ville, aux cultivateurs paysans piliers du bien-être du pays. Alors enfin sera entendue pour le bien du pays la recommandation scientifique de Paul Moral d’intégrer la paysannerie dans la nation.


Franklin Midy est professeur au département de sociologie de l’UQÀM et Coordonnateur de l’ICIH