Dossier : Travailler dans les marges

mardi 4 juin 2019, par La rédaction

Pour ce numéro, Le Journal des Alternatives a rassemblé une série d’articles en lien avec le travail. Alors que nous célébrons les 100 ans de la grève de Winnipeg et les 70 ans de celle d’Asbestos, que retenir de ces deux événements ? Quelles sont les réalités auxquelles les travailleur/euses d’aujourd’hui sont confronté·es ?

Quand les travailleur/euses s’organisent

15 mai 1919. Winnipeg est l’épicentre de la première grande mobilisation de travailleur/euses du Canada. En réponse à l’appel à la grève générale du Congrès des métiers et du travail de Winnipeg (CMTW), 30 000 femmes et hommes cessent de travailler. Le transport public, la poste, de petits commerces de détail, des hôtels et des usines sont fermés. Alors que la Première Guerre mondiale tire à sa fin, la jeune capitale manitobaine connaît une inflation et un chômage importants. D’un côté, par la voix du Comité central de grève qui regroupe des représentants syndicaux de la CMTW, les travailleur/euses demandent un meilleur salaire, une semaine de travail limitée à 44 heures, une journée de travail de neuf heures et la reconnaissance syndicale. De l’autre, le patronat, refusant d’accéder aux demandes des grévistes, forme avec la petite bourgeoisie locale (banquiers, politiciens et avocats) le « comité des 1000 citoyens » (Committee of 1000 Citizens). Pendant six semaines, les tensions entre les deux groupes vont s’accroître jusqu’à l’arrestation des leaders du mouvement gréviste le 17 juin. Le samedi 21 juin, dans une ruelle surnommée la « Hell’s Alley », les unités spéciales de la police, armées de bâtons de baseball, s’attaquent à des manifestant·es venu·es demander la libération des leaders emprisonnés. Ce « samedi sanglant » résulte en une trentaine de blessé·es et un mort. Quelques jours plus tard, le mouvement gréviste se dissout face aux efforts concertés entre le gouvernement local, le patronat et le comité des 1000 citoyens qui contrôlent plusieurs médias locaux.

14 février 1949. Depuis maintenant cinq ans, Maurice Duplessis est de nouveau à la tête du gouvernement du Québec. La société québécoise se trouve en plein dans ce qui sera appelée la « Grande Noirceur », soit les années du second règne du « Chef ». Dans la nuit du 13 février, quelques deux mille travailleurs de la mine d’amiante Johns-Manville, située dans la petite ville des Cantons-de-l’Est d’Asbestos, se mettent en grève. Non loin de là, à Thetford Mines, trois mille autres mineurs déclarent eux aussi la grève. En raison de l’amiante, plusieurs mineurs souffrent de maladies pulmonaires graves. De surcroît, comme d’autres travailleur/euses d’ascendance canadienne-française, les grévistes vivent dans une extrême indigence alors que la bourgeoisie anglophone locale et les multinationales américaines s’enrichissent grassement. Les revendications des mineurs sont claires : une augmentation salariale de 15 cents l’heure, des primes de nuit et de fin de semaine, la création d’un fond de sécurité administré par le syndicat, l’adoption de la formule Rand et l’élimination de la poussière d’amiante. Mais le patronat, essentiellement composé des multinationales américaines, refuse. Rapidement, la grève est déclarée illégale par le gouvernement Duplessis. La police suivie de briseurs de grève sont envoyés dans l’espoir de mettre fin à la grève. Au fil des mois, la tension monte entre les deux camps constitués d’un côté, du patronat et du gouvernement et, de l’autre, des grévistes, des syndicats et, fait surprenant pour l’époque, une partie du clergé catholique québécois. Malgré un appui important au sein de la population, la grève se termine le 5 mai avec des gains minimes, notamment une augmentation de 10 cents l’heure et une retenue des cotisations syndicales à la source. Aucune mesure ne sera prise pour veiller à la sécurité et à la santé des mineurs. De plus, plusieurs grévistes ne retrouveront pas leur emploi, les employeurs préférant garder les briseurs de grève embauchés durant cette période.

Que retenir des grèves de Winnipeg et d’Asbestos ?

Alors que nous célébrons les 100 ans de la grève de Winnipeg et les 70 ans de celle d’Asbestos, que retenir de ces deux événements ? Nous nous limiterons à trois observations.

Dans un premier temps, le travail est politique. Non seulement les structures qui gouvernent le travail sont influencées par les relations intergroupes (classe, genre, « race », etc.) et les idéologies qui gouvernent une société, mais la nature même du travail peut être questionnée sur le plan des mécanismes, des doctrines et des rapports de force qui la sous-tendent. C’est ainsi qu’à travers le travail, les masses laborieuses peuvent s’organiser – non seulement sur le plan logistique, de la praxis, mais aussi celui du logos, de la théorie et de la réflexion, au moyen de l’acquisition d’un langage, d’un discours et d’un mode d’action communs – dans des mouvements qui mettent en lumière les tensions latentes. Or, le travail ne peut être une fin en soi. Rappelons-nous de l’Utopie, non pas d’un monde sans travail – bien que ce projet politique ne doit absolument pas être exclu – mais d’un monde où le travail serait équitablement partagé. Les nobles et seigneurs d’hier, ces riches propriétaires tant décriés par Thomas Moore en raison du fait que leur existence reposait uniquement sur les durs labeurs des autres, sont aujourd’hui les CEO, actionnaires et autres marionnettistes du Capital. « Ce qui caractérise les 1 % », écrivait le Comité invisible en 2014, « c’est qu’ils sont organisés. Ils s’organisent même pour organiser la vie des autres » [1]. Au 99 % d’en décider autrement.

Dans un second temps, nous pouvons aussi voir dans ces événements la façon dont la grève peut servir de liant entre les différents groupes de travailleur/euses que les régimes capitalistes actuels atomisent afin de mieux les exploiter. Oublions une fois pour toutes Facebook, Twitter et même le courriel pour constituer et nourrir nos mouvements. Dans les deux cas présentés ci-dessus, la grève a permis de rompre avec la réalité quotidienne en introduisant une réalité alternative. Non pas celle de l’émeute, de la barricade et des corps blessés ou sans vie comme les médias tendent à résumer l’activité politique des masses, mais celle de la solidarité entre les salarié·es. Ainsi, à Winnipeg, verrons-nous, du moins au début, policiers, ouvriers et commis de magasins protester collectivement. Les mineurs d’Asbestos seront rejoints par ceux de Thetford Mines, puis d’autres groupes de travailleur/euses en plus d’avoir le soutien d’une partie de la population et du clergé catholique. Ainsi, la grève rappelle une vérité matérielle toute simple mais souvent négligée : la force des travailleur/euses repose aussi dans le fait qu’ils·elles peuvent à tout moment dire non au travail.

Notre dernière observation concerne la nécessité de lire les mobilisations populaires comme parties intégrantes d’un processus long et continu. Dès lors, nous devons nous écarter du langage médiocre et toxique de victoires et d’échecs lorsqu’il est temps de penser une insurrection. De fait, à première vue, les grèves de Winnipeg et d’Asbestos sont des défaites. Les grévistes, malgré leur nombre, n’ont pas réussi à faire pencher la balance du pouvoir de leur côté. Cela dit, ces deux mobilisations ont servi à conscientiser politiquement les masses laborieuses à travers le Canada et le Québec. Encore aujourd’hui, nous pouvons voir l’héritage laissé par ces travailleur/euses sous diverses formes à commencer par la reconnaissance syndicale, le droit de négociation collective et, finalement, les obligations en matière de sécurité que doivent désormais respecter les employeurs.

Le défi, maintenant, est double. Premièrement, il nous faut lutter pour la conservation des acquis chèrement payés par celles et ceux qui nous ont précédé·es. La récente adoption d’une loi restreignant l’accès à l’avortement aux États-Unis est le symptôme d’une pathologie bien plus profonde que la montée de la droite fasciste, mais du sentiment d’impuissance générale qui intoxique actuellement la gauche. Ensuite, il nous faut poursuivre ces efforts d’émancipation en ne les limitant plus au coeur de l’Empire, mais aussi dans ses périphéries. La grève de demain ne pourra plus être uniquement anticapitaliste, mais elle se devra aussi d’être féministe, écologiste et décoloniale. Qu’on tranche non seulement la tête du Léviathan qu’est aujourd’hui le capitalisme, mais aussi ses multiples tentacules : patriarcat, colonialisme, extractivisme, etc. « Fuck toute » ! « Que se vayan todos  » ! « Erhal  » ! Et que le monde d’hier, leur monde, ne soit plus qu’un tas de cendres sur lequel une foule danse avec joie. (Oui, avec joie, car, comme l’écrit si bien adrienne maree brown, l’activisme doit devenir un plaisir si intense et vrai qu’il soit inévitable.)

En somme, face aux dérives (nationalistes, racistes, xénophobes, économiques, etc.) du capitalisme, il est peut être temps pour les travailleurs/euses de sortir à nouveau le spectre du Grand Syndicat (« One Big Union ») du placard révolutionnaire où on l’a enfermé depuis trop longtemps. Parce que devant l’individualisme prescrit partout et en tout par les propagandistes des régimes néolibéraux et les médiocres qui nous gouvernent, l’union n’est plus une stratégie révolutionnaire parmi d’autres, mais un remède à la zombification des masses qui, par ailleurs, se trouve à être ce que l’Occident vend partout comme étant la démocratie.

Présentation du numéro

Dans ce numéro, le Journal s’intéresse donc au travail en accordant une importance toute particulière à des groupes marginalisés politiquement et économiquement. Que ce soit les travailleuses du sexe, les chauffeur/euses de taxi, les travailleur/euses immigrant·es ou encore les stagiaires, leurs revendications et réalités, bien que différentes, peuvent se lire à travers leur vulnérabilité commune face aux mécanismes économiques du capitalisme et aux politiques néolibérales.

Amélie David a rencontré Mathilde Laforge du Comité unitaire sur le travail étudiant (CUTE) afin de faire une mise à jour sur la campagne visant mettre fin au travail non rémunéré des stagiaires, souvent dans des professions majoritairement exercées par des femmes (enseignement, travail social, soins infirmiers, etc.). L’organisateur communautaire Mostafa Henaway nous parle des réalités que rencontrent les travailleur/euses immigrant·es. Léa Carrier explore les conséquences qu’aura le projet de loi no 17 sur l’industrie du taxi. À l’approche des grands événements sportifs estivaux, Léa Carrier a aussi rencontré différentes intervenantes pour discuter du travail du sexe. Finalement, Éva Séa présente la nouvelle campagne de Lutte Commune dont le thème est la santé mentale au travail.


[1] Comité invisible. (2014). À nos amis, Paris : éditions La Fabrique, p.17.

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