Journal des Alternatives

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Deux jeunesses, deux combats

Monique CRINON, 2 mai 2006

« La fracture est maintenant profonde, un fossé se creuse de plus en plus entre nous et la gauche. »

C’est Liman qui parle ainsi, il a une trentaine d’années, diplômé comme ses copains, ils sont militants et animent une association locale, proche des Verts, à Garges, en banlieue parisienne.

Ils et elles sont toutes et tous, né(e)s en France, de parents immigrés, de la deuxième ou de la troisième génération, comme on dit de manière politiquement correcte en France.

« Notre association a signé l’appel à manifester, en soulignant que le CPE n’était qu’un aspect de la loi pour l’égalité des chances et la cohésion sociale, qui est globalement mauvaise. Nous avons expliqué aux associations, aux partis et aux syndicats locaux que nous avions le sentiment que le retrait du CPE ne changerait rien à notre précarité, aux coupures d’allocations familiales dont sont passibles les parents jugés « défaillants », au pouvoir de police donné aux maires, à la justice expéditive pour les jeunes révoltés de novembre. En fait, nous leur avons rappelé que la précarité est déjà la norme pour les enfants d’immigrés et les jeunes des quartiers.

Mais, même si nous regardions d’un œil un peu détaché la grande unité du mouvement contre le CPE, nous avons participé aux premières manifestations parce que nous voulions en être et croire qu’on allait gagner. Et c’est vrai que c’était énorme, une grande fête et une grande force. »

La rupture

« La rupture localement a eu lieu à cause d’un mail qui a circulé. Il faisait suite aux actions des "casseurs" à la fin de la manifestation. Les associations de parents d’élèves, le Parti communiste, le Parti socialiste et les syndicats se sont tous mis d’accord pour proposer par emails de louer des cars pour aller à la manifestation suivante, par crainte de voyager dans les transports en commun avec les jeunes des quartiers. Pour nous les choses sont alors devenues claires, la gauche a bougé massivement parce que ce sont ses mômes qui étaient menacés par le CPE. Ce sont les enfants des classes moyennes et leurs acquis qui étaient en cause, pas nous, pas les jeunes des quartiers. Nous n’avions rien à faire là-dedans. Nous leur avons dit que leurs cars étaient ceux d’un apartheid de classes et de races alors qu’on habite la même ville, et qu’ils se comportaient comme des colons. »

Liman ajoute qu’ils « tombaient des nues lorsqu’on leur a parlé comme ça. Ils nous ont dit qu’on était tous militants, qu’ils nous connaissaient et que ce n’était pas nous qui étions visés.... Alors qui ? Les "casseurs" ? Ils sont une part de nous-mêmes, la plus dure et la plus précieuse, celle de notre colère. Nous n’avons pas à y renoncer pour complaire à la gauche et à ses peurs. Nous ne sommes plus allés aux manifs, nous sommes restés ici. Nous avons discuté avec les gamins qui partaient en bandes pour aller piller. »

Le mouvement contre le CPE s’inscrit en continuité de la résistance au libéralisme porté par le « non » au référendum sur la Charte européenne. Ce mouvement a été exceptionnel. Les étudiants et les lycéens ont réussi à mobiliser partout en France. Une unité syndicale rare l’a soutenu. Il ne faut pas sous estimer la victoire : le gouvernement français a dû battre en retraite.

Cependant, le mouvement contre le CPE doit beaucoup aux révoltés de novembre 2005, de la fameuse « révolte des banlieues » qui embrasa les grandes villes françaises. On peut parier que sans ce soulèvement et l’ébranlement qu’il a produit, le mouvement anti CPE n’aurait pas eu lieu. Or, dans les deux cas, ce sont bien les jeunes qui ont pris l’initiative, mais ce ne sont pas les mêmes. Force est de constater, de surcroît, que la jonction entre ces deux jeunesses ne s’est point faite. Au contraire, des jeunes des banlieues sont descendus agresser les jeunes manifestants anti CPE.

Mais souvenons-nous de ce que les émeutiers de novembre disaient : « On est foutus, on n’a pas d’avenir, on va leur pourrir la vie. » Les manifestants de mars luttaient, eux, pour leur avenir et c’est toute la différence.
En dépit de la bonne volonté évidente d’un grand nombre de jeunes de février-mars, ils n’ont pas trouvé les moyens de faire le lien avec les acteurs des événements de novembre. Il faut bien reconnaître qu’ils n’ont guère été aidés par la gauche qui a soigneusement pratiqué le déni quant au caractère éminemment politique des incendies de l’automne 2005.
Il y a là une fracture au sein des jeunes qui n’est pas proche de se résorber et avec laquelle il faudra compter désormais. Et Liman se dit « effrayé du recul des valeurs de gauche, tellement il y a de déceptions ».

Terminons sur une image : elles sont sept jeunes blacks entre quinze et dix-huit ans, qui viennent du même quartier. Adossées aux grilles de la gare d’Austerlitz, elles regardent passer la manif. Une super musique se fait entendre, elle précède le cortège d’un lycée. Les jeunes filles, d’un même pas s’approchent, attirées par la musique, elles avancent vers le cortège... ceinturé par un service d’ordre qui y croit et qui a des consignes. Elles s’arrêtent, elles regardent, ne disent rien, reculent d’un même pas, s’adossent aux mêmes grilles et continuent à regarder passer la manif.