Journal des Alternatives

Partenaires

Bolivie

Décommercialiser l’or bleu

Jean-Philippe Catellier, Louis Jean, 2 mars 2007

À qui appartient l’eau ? Alors que la question se pose un peu partout à travers le monde, la Bolivie a récemment adopté une loi originale sur l’eau, qui pourrait servir d’exemple.

La Ley del riego [loi de l’irrigation], entrée en vigueur en août 2006, va à l’encontre de la tendance mondiale qui tend à commercialiser l’eau. Elle fait de la Bolivie l’un des premiers pays à reconnaître l’eau comme un droit essentiel à la vie. De plus, elle donne la priorité aux besoins essentiels (eau potable et agriculture) sur ceux du secteur industriel, consacrant au passage un système de propriété utilisé depuis des siècles par les indigènes.

En Bolivie, l’eau a toujours fait l’objet d’âpres disputes. Mais l’épisode déterminant est survenu en février 2000 lorsque que des centaines de milliers de manifestants ont pris d’assaut la ville de Cochabamba, située en plein cœur du pays. À l’époque, la compagnie d’eau potable nationale était passée aux mains d’un consortium privé, mené par le géant californien Bechtel. On avait concédé à ce dernier les droits d’exploitation de chaque goutte d’eau de la région.

Durant cet événement, que l’on a surnommé « la guerre de l’eau », deux modèles de gestion irréconciliables s’opposaient. D’un côté, le gouvernement, en accord avec les recommandations de la Banque mondiale, défendait un modèle de distribution basé sur le principe de l’utilisateur-payeur. Ce dernier stipulait notamment que le prix de l’eau devait augmenter en fonction de la demande. Mais dans le contexte bolivien, cela signifiait surtout que l’eau allait être vendue au plus offrant.

De l’autre côté, les manifestants, majoritairement indigènes, exigeaient la rupture du contrat de Bechtel. Ils réclamaient aussi la reconnaissance du modèle traditionnel basé sur la propriété et la distribution communautaires de l’eau. Selon ce modèle, hérité des traditions indigènes, l’eau des lacs et des rivières est distribuée par les chefs de village aux familles, en fonction de leurs besoins.

La confrontation de février 2000 a causé la mort d’un jeune manifestant. Des dizaines d’autres ont été blessés. Il n’en fallait pas plus pour que Bechtel, soucieuse de son image, décide de plier bagage. Forcé d’agir, le gouvernement a surpris tout le monde en commandant une étude impartiale pour évaluer les mérites de chaque modèle. Une démarche inusitée, dans un pays où le problème de l’eau avait toujours été débattu avec des pancartes et des porte-voix.

La tradition l’emporte

Verre d’eau à la main, le principal auteur de l’étude, Juan Carlos Alluralde, résume les deux propositions étudiées : « Par exemple, si je donne ce verre à un fermier pour qu’il produise une tomate qui vaut 10 cents, mon verre génère 10 cents. Par contre, si je le donne à une mine et qu’il extrait un gramme d’or, mon verre génère 15 dollars. La proposition [néolibérale] est donc la suivante : pourquoi utiliser l’eau pour une tomate quand je peux la donner au secteur minier pour qu’il produise plus d’argent, faisant ainsi rouler l’économie du pays. » Selon lui, cette façon de voir les choses se révèle particulièrement néfaste dans le contexte bolivien, où la pauvreté et la pénurie d’eau apparaissent souvent indissociables.

Après avoir analysé un grand nombre de données, l’étude gouvernementale a conclu que le modèle de gestion traditionnelle permettait à une plus grande partie de la population d’avoir accès à l’eau. Le constat a ensuite servi de base à la Ley del riego, en légitimant pour la première fois les systèmes de distribution indigènes, utilisées depuis des siècles. La nouvelle loi fournit même une protection contre de futures ingérences du secteur privé, en assurant la priorité aux besoins essentiels, incluant l’agriculture de subsistance.

La Loi de l’irrigation a été accueillie avec un soulagement tout particulier à Valle Alto, une région aride située au sud-est de Cochabamba. Depuis les années 1950, les agriculteurs y luttent pour obtenir le droit d’utiliser l’eau de la rivière Palka, située à 50 kilomètres au nord. En théorie, cette eau leur permet de poursuivre les cultures durant la saison sèche, qui s’étend sur plus de huit mois. Or, en 1996, toute l’eau de la région avait été concédée à l’entreprise américaine Duke, pour alimenter un barrage hydroélectrique situé à quelques kilomètres en aval.

Durant des années, Pedro Soto, le responsable des systèmes d’eau de la région, a été confronté à un problème majeur. En Bolivie, personne n’était vraiment propriétaire de l’eau. Au point où chaque ministère avait ses propres lois, plus ou moins contradictoires. Dans ce contexte, la distribution équitable devenait difficile et les conflits avec les industriels apparaissaient inévitables. « Selon le code minier, une compagnie pouvait dévier une rivière sans demander la permission à qui que ce soit et sans payer un seul peso. Vous vous rendez compte du danger que cela représentait ? », dénonce-t-il.

Une nouvelle autorité sur l’eau

La création d’un comité indépendant qui détient l’autorité sur l’eau, le Servicio nacional de Riego, devrait assurer une gestion plus impartiale. Et le ministre de l’Eau, Abel Mamani, se fait l’ambassadeur d’un accès plus large à l’eau potable, à travers le monde. Au Forum mondial de l’eau de Mexico, en mars dernier, il a mené une coalition de pays qui tentait de faire reconnaître l’eau comme un droit fondamental, et de l’exclure des traités de libre-échange.

En juin dernier, M. Mamani a récidivé à l’assemblée de l’Organisation des États américains (OEA). Cette fois, l’opposition est venue des États-Unis, du Canada, du Mexique et de l’Argentine qui craignaient qu’une éventuelle reconnaissance ne remette en cause la législation de certains États où l’eau relève déjà du domaine privé. Les pays de l’OEA ont néanmoins accepté d’étudier la proposition et de la reconsidérer à la prochaine assemblée, l’an prochain.

Au fond, il n’est pas si étonnant qu’une loi touchant l’utilisation de l’eau prenne autant d’importance en Bolivie. Selon l’UNESCO, pas moins du tiers de la population bolivienne n’aurait pas accès à l’eau potable. Et le manque d’eau finit par avoir des conséquences directes sur la santé humaine. En Bolivie, les maladies gastro-intestinales causées par l’insalubrité de l’eau représentent la première cause de maladie infantile. En 2005, l’Unicef estimait que 6,2 % des enfants boliviens qui meurent avant d’atteindre l’âge de cinq ans.

Soyons optimistes. Dans un contexte où les sécheresses se multiplient, il n’est pas impossible que les arguments strictement économiques défendus par plusieurs organismes internationaux deviennent bientôt irrecevables. La Bolivie, un petit pays andin de neuf millions d’habitants, ferait alors figure de précurseur dans la reconnaissance de l’eau en tant que bien commun, indispensable à la vie.


Cet article a été réalisé avec le soutien financier de l’ACDI.