Journal des Alternatives

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Damas dans la mire

Pierre BEAUDET, 23 février 2005

L’assassinat de l’ex-premier ministre libanais, Rafik Hariri, à Beyrouth, a relancé la tension au Proche-Orient. L’administration américaine, qui avait clairement indiqué son intention d’en découdre avec la Syrie - un pays de l’« axe du mal », selon George W. Bush -, entre à nouveau dans de grandes manœuvres visant à faire basculer le régime syrien. Ce qui pourrait avoir des répercussions majeures au Liban, en Palestine et ailleurs dans la région.

Premier ministre du Liban de 1992 à 1998, puis de 2000 à 2004, Hariri avait gouverné d’une façon habile, possédant plusieurs cartes dans son jeu. Milliardaire ayant fait fortune en Arabie Saoudite, il gérait le Liban comme une entreprise privée, ce qui ne faisait pas plaisir à tout le monde. À commencer par les couches populaires, délaissées au profit de divers projets pharaoniques conçus pour faire de Beyrouth une capitale financière et touristique.

Mais Hariri avait également un côté paternaliste qui plaisait, et surtout il savait manier l’art du compromis. Il avait les bonnes entrées auprès des pétromonarchies du Golfe, et cultivait l’amitié de Paris et des principales capitales européennes. Il n’était pas nécessairement mal vu de Washington, sans pour autant faire partie du « club des amis » de l’administration américaine, depuis la première élection de Bush.

Avec la Syrie, Hariri entretenait un rapport de haine et d’amour. Plus récemment, pressé par Paris et Washington, et sous l’influence de nombreux courants politiques libanais, Hariri avait entrepris de se démarquer de Damas et de réclamer la fin ou tout au moins l’allègement de la tutelle syrienne. Enfin, vis-à-vis du puissant voisin israélien, Hariri n’était pas dans les bonnes grâces d’Ariel Sharon, mécontent des tractations libano-syriennes et de la résistance du Liban à la normalisation. Tout cela faisait à l’ex-premier ministre bien des amis et bien des ennemis. Si son assassinat demeure encore un mystère, il n’est pas exagéré de dire que c’est la Syrie qui est pour le moment la grande perdante.

La Syrie fragile

Indépendamment des derniers événements, la Syrie demeure un État très fragile dans la tourmente du Proche-Orient. Le président Bachar al-Assad, qui a succédé à son père il y a quelques années, s’est retrouvé dans des souliers un peu trop grands pour lui. À son crédit, il a tenté d’entamer un processus de démocratisation. Un certain « printemps de Damas » avait permis au début de 2002, aux intellectuels et aux mouvements politiques et sociaux, de réclamer des changements au système autocratique passablement figé.

Mais les « dinosaures » qui contrôlent l’État et les nombreux appareils de sécurité ont obtenu du président qu’il mette de côté ses velléités démocratiques. Entre-temps, l’économie syrienne s’est retrouvée dans une impasse croissante. L’occupation américaine en Irak lui a enlevé une grande partie du trafic plus ou moins légal qu’elle entretenait avec son turbulent voisin. Les menaces constantes proférées par Washington contre la Syrie et l’Iran, le grand allié de Damas, ont pratiquement gelé les relations commerciales et les investissements. Ce qui ne plaît pas à l’Europe. Mais sur cela, comme sur tant d’autres dossiers au Proche-Orient, les États-Unis imposent leur point de vue. Selon nos sources à Damas, la situation pourrait facilement devenir explosive.

Le dilemme libanais

Dans les années 1970, le Liban était engouffré dans une crise multidimensionnelle faisant éclater le pays et conduisant à l’invasion israélienne de 1982, pendant laquelle plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été tuées. Pays limitrophe de la Palestine et de la Syrie, le Liban a absorbé le choc des guerres et des conflits qui se sont succédés depuis 1948, 1956, 1967, 1973 et jusqu’à plus récemment. En plus de reposer sur un équilibre interne assez précaire, le Liban a été le terrain de chasse des différents acteurs régionaux.

À l’époque, la Syrie avait assez bien joué son jeu en se positionnant comme le grand pacificateur. À la fois pour mettre les Palestiniens à leur place, et à la fois pour empêcher un take over de la part des Israéliens par l’intermédiaire de leurs alliés locaux, dont le parti phalangiste. Les diverses interventions militaires syriennes avaient permis d’établir un certain ordre au Liban, une stratégie qui avait été finalement acceptée par les pays de la région (accords de Taif en 1989), ainsi que par l’Europe et les États-Unis. On s’entendait au moins pour « calmer le jeu » au Liban et donc laisser la Syrie exercer une tutelle plus ou moins directe sur le pays des cèdres.

Mais au tournant des années 1990, cette situation a changé. Avec l’alliance Bush-Sharon, le but n’est plus de simplement gérer le statu quo. Cette « réingénierie », commencée en Irak, se donne clairement le mandat de continuer vers la Syrie, l’Iran et même d’autres pays du Proche-Orient. Dans ce contexte, Washington n’est plus d’accord pour « tolérer » le pouvoir semi autonome du gouvernement syrien chez lui et au Liban.

Dans cette foulée, les États-Unis ont fait endosser par le Conseil de sécurité des Nations unies, le 2 septembre dernier, la résolution 1559 demandant à la Syrie de se retirer du Liban. Habilement, les États-Unis ont capitalisé sur la grogne croissante parmi les Libanais lassés de la tutelle syrienne. Car Damas a en effet établi dans ce pays un réseau d’influences qui dépasse de loin la simple sécurité du territoire, pour s’étendre à l’économie et à la politique.

Pour les appareils militaires syriens, véritable État dans l’État, le Liban est une importante source de revenus à travers divers trafics relativement illicites. À côté des opérations mafieuses, la Syrie « bénéficie » de son influence en déversant au Liban des dizaines de milliers de chômeurs et de démunis trop « contents » de leur rôle de main d’œuvre à bon marché, autrefois dévolu aux Palestiniens. Dans ce contexte, la Syrie ne veut pas « lâcher ».

Mais en forçant le changement de la Constitution pour permettre à son allié, Émile Lahoud, de rester à la présidence du pays l’automne dernier, Damas est allée trop loin. Lors de son passage à Beyrouth à l’occasion des funérailles d’Hariri, l’assistant secrétaire d’État pour le Moyen-Orient, William Burns, a déclaré que Washington attendait de Damas un virage radical, en retirant ses troupes du Liban, en collaborant plus activement avec les États-Unis dans la lutte contre l’insurrection en Irak, et en démantelant l’infrastructure des organisations palestiniennes radicales.

Les ambitions israéliennes

Allié stratégique des États-Unis, et davantage encore sous Georges W. Bush, Israël mène également son propre jeu à l’endroit de la Syrie et du Liban. Il faut rappeler que depuis 1967, Israël occupe une partie importante du territoire syrien sur le plateau du Golan, annexé illégalement depuis ce temps. En dépit de plusieurs tentatives de négociations proposées par la communauté internationale, rien ne permet d’espérer un déblocage. Pour Israël, le Golan représente toujours un espace stratégique, et de plus, c’est de ce plateau que provient une grande partie de l’eau dans la région.

Parallèlement à ce contentieux, Israël tient beaucoup à détruire l’influence syrienne au Liban, car c’est en partie en raison de sa tutelle que le Liban a refusé de « normaliser » ses relations avec Israël. Mais l’opposition libanaise, à la mainmise israélienne, a ses propres racines, y compris du côté du mouvement politico-militaire Hezbollah. Car au Liban, Hezbollah est perçu d’une manière qui diffère beaucoup de l’image de terroriste véhiculée par les médias occidentaux. Parti politique disposant d’une importante représentation au Parlement libanais, réseau caritatif qui gère une grande partie des infrastructures sociales au sud du Liban, Hezbollah dispose de capacités militaires qui bloquent les ambitions israéliennes. Beaucoup de Libanais, et pas seulement des chiites (composant majoritairement la base d’Hezbollah), pensent que sans cette résistance, Israël aurait « palestinisé » le Liban et consolidé son occupation jusqu’au cœur de la capitale libanaise. On comprend dès lors l’importance pour Israël d’éradiquer ce mouvement et en même temps, de faire disparaître les Syriens du Liban.

Des tensions à venir

Du côté libanais, le désir d’en finir avec la tutelle syrienne est prédominant. Des personnalités comme Walid Jumblatt, chef du Parti socialiste progressiste, longtemps allié de Damas, ont ajouté leurs voix à ceux qui réclament le départ de l’armée syrienne, qui compte plus de 20 000 hommes au Liban. Les Syriens pour leur part aspirent à la démocratie et en ont marre du régime actuel. Mais la région recèle des angoisses terrifiantes : la peur de voir le loup entrer par la porte de derrière pendant que le lion sort par la porte de devant reste bien présente.