Journal des Alternatives

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Chronique d’une catastrophe annoncée

Catherine Pappas, 28 juin 2007

En juin, à Gaza, les combats entre les deux principaux partis palestiniens, le Hamas et le Fatah, ont fait 146 victimes (dont 36 civils) et plus de 700 blessés. Ce désastre constitue malheureusement le dénouement logique de la politique catastrophique menée par la communauté internationale. Notre correspondante en Palestine fait le point.

14 juin 2007. Alors que l’on commémore le 40e anniversaire de la Guerre de six jours et de l’occupation israélienne, la Bande de Gaza s’enfonce dans la misère et la terreur. Terrée dans son appartement au centre-ville de Gaza, sans électricité depuis la première journée des affrontements, Sabah suit les nouvelles à la radio : « Ce soir, ils se dirigent vers la Mountada, quartier général de Mahmoud Abbas à Gaza », m’annonce-t-elle au téléphone, d’une voix fébrile. Perchée sur son balcon, elle décrit les mouvements des hommes armés et cagoulés au pied de l’immeuble et les colonnes de fumée qui s’élèvent à quelques rues de chez-elle. Au loin, résonne une rafale de fusils d’assaut.

« Que va-t-il nous arriver demain ? », s’inquiète-t-elle.
Le siège de la Sécurité préventive tombera le premier. Une chute symbolique, puisque la force de police est célèbre pour avoir orchestrée la répression contre les islamistes, dans les années 1990. La progression des combattants du Hamas sera à la fois brutale et déterminée. En prenant les quatre postes de commandement de l’Autorité palestinienne à Gaza, le Hamas s’attaque aux leviers du pouvoir. Pour de nombreux Palestiniens, ils représentent la corruption du Fatah, parti fondé en 1959 par Yasser Arafat.

En quelques jours, à l’issue de violents combats, le Hamas prendra le contrôle de la Bande de Gaza, devenue avec les années un ilot de misère et de pauvreté.« Pourquoi se battre pour Gaza ? », demande ironiquement Najwa, 25 ans, qui habite le nord de la Bande, régulièrement en proie aux incursions israéliennes : « Il n’y a rien ici qui vaille la peine : ni économie ni souveraineté territoriale ni perspectives ! » La déception face aux promesses du plan de désengagement unilatéral de Gaza en septembre 2005 est amère. « L’année 2006 a été la pire de ma vie et 2007 s’annonce encore plus difficile », soupire la jeune palestinienne.

Une catastrophe prévisible

« Encore un carnage entre Palestiniens ! ». Dans les journaux israéliens et occidentaux, les incidents de Gaza alimentent les préjugés de ceux pour qui la Palestine se résume à une lutte sauvage de pouvoir entre laïques et islamiques. Mais comme l’exprime l’ancien ministre des Affaires étrangères, Ziad Abu Amr « Si tu places deux frères dans une cage et tu les prives des besoins de bases nécessaires à la vie, ils se battront. » Car derrière ce qui se passe à Gaza - et malgré la dérive maffieuse de certains groupes armés - il faut surtout comprendre que ce sont les positions de la diplomatie internationale et les politiques israéliennes qui ont conduit à l’atomisation de l’espace palestinien et qui ont fait germer cette guerre fratricide.

Malgré son retrait partiel de Gaza, à l’été 2005, (à l’exception du littoral, de la frontière avec l’Égypte et d’autres zones jugées importantes à la sécurité d’Israël), l’armée israélienne n’a jamais cessé les opérations militaires et le bombardement des infrastructures du petit territoire sur lequel s’entassent 1,4 millions de Palestiniens. Depuis juillet 2006, après l’enlèvement du soldat Guilad, on compte par centaines le nombre de victimes de bombardements israéliens, de tirs de barrages, d’incursions et d’assassinats ciblés. Le Conseil de sécurité de l’ONU estime qu’environ 40 palestiniens sont tués chaque mois dans des assassinats ciblés.

Quant aux sanctions économiques et politiques imposées après l’élection démocratique du Hamas en janvier 2007, leur impact est dramatique. Selon la Banque mondiale, 87 % des habitants de Gaza vivent aujourd’hui sous le seuil de la pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 2,41 $US par jour. Dans un sondage commandé par l’ONG international Oxfam, 53% des ménages disent qu’au cours de la dernière année, leur revenu familial a diminué de plus de moitié, et 21% des ménages sondés ne reçoivent plus de salaire. Cette paupérisation se traduit notamment par l’endettement, la baisse d’accès aux services de base et le décrochage scolaire.

De nombreuses voix se sont élevées pour appeler la communauté internationale et Israël à mettre fin à cet embargo. De nombreux rapports ont décrit le marasme économique et l’impasse politique sans précédent dans lesquels plongeaient les territoires palestiniens, et notamment Gaza. En vain.

Le 5 mai dernier, le plus haut représentant des Nations unies au Moyen-Orient, le Péruvien Alvaro de Soto, présentait son rapport de fin de mission à quelques hauts bureaucrates du cercle restreint interne à l’Onu. Publié le 13 juin sur le site Web du journal britannique The Guardian, ce document confidentiel semble prémonitoire des tragiques événements de Gaza.

Arrivé dans la région en mai 2005, De Soto critiquait avec virulence la communauté internationale, Israël et les États-Unis. Il estime qu’ils ont rendu impossible toute issue pacifique de la question israélo-palestinienne, en plus d’empêcher toute possibilité de création d’un État palestinien. Mais il s’attaquait également à l’ONU. Selon lui, en adoptant un rôle politique, l’organisation n’a rien fait pour empêcher une escalade de la violence dans la région.

Le diplomate, fort de 25 années de service dans le système de l’ONU, démontrait comment le Quartet des négociateurs - les États-Unis, l’Union européenne, la Russie et l’ONU - a perdu ces deux dernières années toute impartialité dans son rôle au Moyen-Orient. Au passage, il condamne le boycott économique et politique de l’Autorité palestinienne. « Le Quartet [devait être] un groupe de quatre faisant la promotion de la négociation sur la base d’un document partagé, la Feuille de route pour la paix. [Il est devenu] un organisme qui n’a fait qu’imposer des sanctions contre le gouvernement librement élu d’un peuple sous occupation, et qui a imposé au dialogue des conditions préalables inatteignables. »

Une responsabilité collective

Quel espoir reste-t-il à Gaza ? Dans cette étroite de bande de terre scellée par Israël, qui menace d’imposer un embargo économique et politique total, les lendemains de la crise sont tout aussi amers et incertains.

La Palestine est coupée en deux. En limogeant le gouvernement d’union nationale et en proclamant un gouvernement de crise, Mahmoud Abbas a creusé une scission profonde au sein du mouvement national et de la société palestinienne. Aujourd’hui, la population est prise entre deux feux : d’un côté, le Hamas qui contrôle les structures de gouvernance à Gaza et de l’autre, le nouveau gouvernement en Cisjordanie, appuyé par la communauté internationale, les États-Unis et Israël. « Nous sommes devenus les pions sur le jeu de pouvoir entre les dirigeants de la Cisjordanie et ceux de Gaza », explique une fonctionnaire du ministère des Affaires sociales à Gaza, qui ne sait plus si elle doit se rendre au travail.

Les plus optimistes espèrent que la crise permettra l’émergence d’une diplomatie nouvelle, qui saura apprendre des erreurs du passé. « Tôt ou tard, le nouveau gouvernement de crise devra entrer en pourparlers avec le Hamas. Il ne faut pas oublier que le Hamas domine encore dans plusieurs régions de la Cisjordanie », explique Refaat Sabah, directeur du Teacher’s Creativity Centre à Ramallah. « Cette fois, poursuit-il, on ne pourra tolérer une nouvelle crise humanitaire à Gaza.

Les prochains mois permettront de mesurer la volonté de la communauté internationale de changer sa manière d’aborder le drame de la Palestine et la solution du conflit israélo-palestinien. Car le sort de Gaza aujourd’hui tient d’une responsabilité collective.


L’auteure est chargée de projets Moyen-orient pour Alternatives.