Journal des Alternatives

Partenaires

Opinion

Changer le monde pour changer la vie des femmes... Changer la vie des femmes pour changer le monde...

Nancy Burrows, 26 février 2009

Est-il possible de travailler ensemble, féministes du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest  ? Existe-t-il un féminisme international  ? La réponse à ces deux questions est simple, le féminisme international est non seulement possible, mais il est bien vivant.

Évidemment, construire des alliances internationales, s’entendre sur des revendications communes et transcender nos différences politiques et culturelles pour pouvoir agir ensemble n’est pas toujours facile. L’impact du colonialisme, les rapports de pouvoir et les différences peuvent facilement nous séparer, mais quand nous reconnaissons la diversité des mouvements de femmes et partageons une volonté politique de travailler ensemble à la construction de l’égalité, tout est possible.

La Marche mondiale des femmes est un bon exemple de mouvement féministe international, enraciné dans les luttes populaires, qui inspire, regroupe et fait bouger des militantes de tous les coins du globe depuis plus de 10 ans. Initiées par la Fédération des femmes du Québec, les actions de la Marche mondiale en l’an 2000 ont rejoint des millions de femmes dans toutes les régions du monde. Nous avons marché dans les rues de nos villes, nous avons marché ensemble à New York et nous avons remis nos revendications mondiales à l’ONU accompagnées des cinq millions de signatures recueillies. La Marche, un mouvement féministe d’actions mondiales qui est devenu un incontournable, était née  !

Des bases communes aux expressions nationales

Pour créer un mouvement comme la Marche mondiale des femmes, il fallait d’abord trouver des bases politiques communes. Les luttes contre la violence envers les femmes et contre la pauvreté se sont révélées des enjeux universels autour desquels les groupes de femmes du monde entier voulaient se mobiliser davantage. Cette oppression se manifeste différemment d’un pays à l’autre, mais que l’on soit en Afrique, en Asie, en Europe ou dans les Amériques, la violence sexiste et la féminisation de la pauvreté existent et ont des effets dévastateurs sur les femmes. C’est donc en étant mobilisées autour de ces enjeux que des féministes ont décidé de répondre à la mondialisation des marchés par la mondialisation des solidarités féministes, en luttant ensemble et en organisant des actions locales, nationales et internationales.

La décentralisation du pouvoir et l’autonomie du mouvement dans chaque pays constituent la pierre angulaire de la structure de la Marche et une de ses grandes forces. Reliées par des objectifs, des revendications et des actions internationales, les coordinations nationales de la Marche sont appelées à adapter les actions qu’elles façonnent à leur réalité, à l’histoire de leur mouvement, à la conjoncture nationale ainsi qu’à leur culture politique et organisationnelle.

La construction d’un mouvement mondial

On dit souvent dans le milieu féministe que le processus est aussi important que l’objectif. Bâtir un mouvement qui correspond à nos valeurs doit se faire sur la base de rapports égalitaires et de confiance mutuelle. Il faut beaucoup de temps, de discussions et de respect pour s’écouter les unes les autres, comprendre des cultures politiques différentes, construire des consensus et trouver des compromis entre des points de vue divergents. À travers de longs débats (parfois houleux, par exemple sur la question des droits des lesbiennes ou celle de l’avortement), la Marche mondiale a réussi à se construire, à durer, à se renforcer et à se renouveler au-delà des moments forts des actions mondiales qui ont lieu aux cinq ans.

Au-delà des frontières

Des femmes parlant différentes langues et vivant des réalités quotidiennes très différentes réussissent à faire des miracles. L’élaboration de la Charte mondiale des femmes pour l’humanité illustre bien notre utopie féministe, « l’autre monde » que nous voulons créer. La Charte est le fruit d’un long processus de consultations, d’échanges et de débats avec des groupes de femmes provenant d’une soixantaine de pays ! Adoptée en 2004, elle a fait le tour du monde lors des actions mondiales de 2005 en s’arrêtant dans 55 pays. En se passant la Charte d’un pays à l’autre, les mouvements locaux ont organisé des actions et des activités d’éducation populaire, dont plusieurs aux frontières (Inde-Pakistan, États-Unis-Mexique-Canada, Équateur-Colombie, Grands Lacs africains, Palestine-Israël, etc.), illustrant ainsi la volonté des femmes de travailler ensemble pour la paix, la justice, la liberté, la solidarité et l’égalité.

La solidarité féministe dépasse donc les frontières. La Marche a montré que les frontières sont artificielles et que les femmes vivent des réalités semblables à travers le monde. Pensons aux femmes des parties turque et grecque de Chypre qui, lors du Relais de la Charte en 2005, se sont rencontrées à Nicosie pour réclamer « la paix et la réunification  » de l’île, ou aux Indiennes qui ont traversé à pied la frontière entre l’Inde et le Pakistan pour y rejoindre leurs sœurs pakistanaises.

La Marche a réussi non seulement à construire une identité politique partagée par des femmes du monde entier, à développer une capacité de mobilisation hors du commun et à apporter des gains réels dans la vie des femmes, mais elle a aussi réussi à se tailler une place importante aux côtés des autres grands mouvements sociaux internationaux (Via Campesina et d’autres).

En marche vers 2010

La lutte et les actions continuent... C’est autour de quatre champs d’action que les femmes du monde et du Québec marcheront de nouveau en 2010 : bien commun, souveraineté alimentaire et accès aux ressources et à la biodiversité ; paix et démilitarisation ; travail des femmes ; violence envers les femmes comme outil de contrôle du corps, de la vie et de la sexualité des femmes.

On se donne donc rendez-vous en 2010 pour les prochaines actions internationales de la Marche mondiale des femmes ! Au Québec nous lancerons les actions le 8 mars 2010 et organiserons une grande marche qui durera cinq jours en octobre.

Nous ne pouvons changer le monde sans changer la vie des femmes - et pour changer la vie des femmes, il faut absolument changer le monde. Et pour ce faire, il faut se serrer les coudes et travailler ensemble solidairement.


Nancy Burrows est militante de la Marche mondiale des femmes et coordonnatrice de la Fédération des femmes du Québec.