Journal des Alternatives

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Ces microtravailleurs de l’ombre

Laure Cailloce, 4 juin 2019

Texte au préalable publié sur le site de CNRS - Le Journal

La toute première étude sur le microtravail en France est dévoilée aujourd’hui. 260 000 « travailleurs du clic » effectueraient ces petites tâches rémunérées de quelques centimes à quelques euros, destinées pour la plupart à alimenter les nouveaux outils numériques. Les sociologues Antonio Casilli et Paola Tubaro nous en disent plus.

Vous publiez aujourd’hui un rapport complet sur le microtravail en France. Pouvez-vous nous dire ce qu’on entend par microtravail ?

Paola Tubaro : Ce sont des tâches courtes, répétitives et assez rébarbatives, effectuées pour la plupart devant un ordinateur : identifier des objets sur une image, étiqueter des contenus, enregistrer sa voix en lisant de courtes phrases, traduire de petits bouts de texte… De façon plus marginale, photographier des étiquettes de prix avec son Smartphone ou l’emplacement de produits dans un supermarché, effectuer de petites tâches proposées via une application (comme, depuis tout récemment, recharger à son domicile des trottinettes électriques, NDLR), relèvent aussi du microtravail. Ces activités faiblement rémunérées, de quelques centimes à quelques euros la tâche, ne supposent pas de qualifications particulières. Elles sont proposées par des plateformes spécialisées dans le microtravail, qui font office d’intermédiaires entre les microtravailleurs et les entreprises pour lesquelles ces opérations sont exécutées.

À quoi servent ces microtâches, exactement ?

Antonio Casilli : Une grande partie d’entre elles sont destinées à alimenter les technologies dites « intelligentes ». Ainsi, pour préparer un assistant vocal comme Alexa d’Amazon, capable de comprendre les demandes qu’on lui adresse, il faut produire une masse d’exemples de langage naturel humain, avec une pluralité d’accents et de bruits de fond, dans les langues de tous les pays où l’outil va être commercialisé…

Même chose pour la voiture autonome sur laquelle beaucoup d’entreprises travaillent : il faut fournir à l’intelligence artificielle des décryptages d’images toujours plus fins, identifier les feux rouges, les passages piétons, les devantures de magasins… de toutes les formes et dans tous les contextes possibles. On parle beaucoup de machine learning, d’« apprentissage machine », mais cela n’est possible que si on fournit à la machine des données utilisables qu’elle saura reconnaître et ranger. Et ce sont des humains, en l’occurrence les microtravailleurs, qui produisent les exemples nécessaires à cet apprentissage. Ce sont aussi eux qui testent ces outils intelligents et vérifient qu’ils interprètent correctement les données.

De quand date le phénomène du microtravail ?

P. T. : Le phénomène a commencé aux États-Unis au milieu des années 2000 avec le lancement par Amazon de Mechanical Turk, première plateforme de microtravail. Mais il n’a réellement débuté en France que dans les années 2010. Depuis, le microtravail a pris de l’ampleur : nous avons dénombré 23 plateformes de microtravail dans l’Hexagone, dont 14 sont de nationalité française, à l’image de la plus grosse d’entre elles, Foule Factory, aussi connue sous le nom de Wirk, sur laquelle nous avons interrogé près de 1 000 microtravailleurs dans le cadre de notre étude.

Sait-on combien il y a de microtravailleurs en France ?
A. C. : Ne pouvant nous reposer sur les seules déclarations des plateformes, nous avons croisé plusieurs méthodes, qui nous ont permis d’aboutir à trois estimations différentes : en France, 15 000 personnes seraient très actives et se connecteraient chaque semaine sur les plateformes de microtravail ; 50 000 seraient des microtravailleurs réguliers et se connecteraient au moins une fois par mois ; enfin, nous avons dénombré 260 000 microtravailleurs occasionnels, qui constituent une véritable « armée numérique de réserve » pour les plateformes en cas de besoin. Il faut savoir que les microtravailleurs inscrits sur ces plateformes ne connaissent généralement pas le nom de l’entreprise pour laquelle ils effectuent ces tâches, ni le projet dans lequel elles s’inscrivent, ce qui peut générer pas mal de frustration et une vraie perte de sens. D’autant que les plateformes généralistes commencent à céder la place à des structures en couches encore plus opaques : une plateforme s’occupe de la contractualisation, une autre met en relation avec le client, une troisième gère le paiement et c’est encore sur une autre plateforme que le microtravailleur effectue les tâches. Ces chaînes longues, qui entraînent une dilution complète du lien de subordination – parfois les différentes plateformes ne sont même pas dans le même pays ! –, apparaissent du fait des exigences des grandes entreprises clientes qui essaient de se protéger au maximum du regard de la concurrence, notamment dans le domaine très stratégique de la voiture autonome.

Quel est le portrait-robot du microtravailleur ?
A. C. : Notre enquête révèle une géographie sociale marquée par la précarité, dont certains aspects sont assez alarmants. Le microtravailleur est d’abord une microtravailleuse, souvent chargée de famille et possédant un emploi principal à côté. 56 % des microtravailleurs en France sont en effet des femmes ; 63 % des microtravailleurs ont entre 25 et 44 ans, et 64 % ont un emploi principal. Ils travaillent dans les secteurs de la santé, de l’éducation, ou encore dans les services publics… et utilisent le microtravail comme revenu de complément.

L’investissement des femmes dans le microtravail, assez important dans certains cas, montre un glissement de celles-ci vers la « triple journée » : l’activité sur les plateformes de microtravail vient s’ajouter à un emploi à temps plein et aux tâches ménagères et familiales. À noter que 22 % des microtravailleurs sont au-dessous du seuil de pauvreté, ce qui confirme un réel problème de précarité économique dans notre pays. Enfin, et c’est assez surprenant pour des tâches dont on dit qu’elles ne demandent aucune qualification, les microtravailleurs sont plus diplômés que la moyenne de la population. Ainsi, 43 % ont un diplôme supérieur à Bac+2. Leur motivation principale pour le microtravail est avant tout l’argent, mais aussi la flexibilité qu’il autorise : on peut se connecter à n’importe quelle heure et y passer le temps que l’on souhaite puisque l’on est généralement payé à la pièce.

Sous quel statut ces « travailleurs du clic », comme on les appelle aussi, travaillent-ils ? Et quels sont leurs revenus ?

P. T. : On ne peut pas parler de statut, puisque les microtravailleurs ne signent pas de contrat de travail et ne sont pas non plus entrepreneurs indépendants. Leur activité est régie par des formes de contrats diverses, qui vont du simple « accord de participation » à l’adhésion aux conditions générales d’utilisation. Ils ne bénéficient d’aucune protection, ne cotisent pas à la retraite ou au chômage… Et n’ont actuellement aucun moyen de faire valoir cette expérience dans le cadre d’un parcours professionnel. Le microtravail a la particularité d’être, de façon générale, invisible, effectué à la maison, ce qui rend très difficile sa valorisation, mais aussi toute forme d’organisation collective. Les risques inhérents à cette activité existent pourtant, notamment les risques psycho-sociaux, même s’ils sont difficiles à évaluer. Nous parlions tout à l’heure de perte de sens, mais cela peut aller plus loin : certains microtravailleurs ont pu se retrouver en situation de modérer des contenus violents pour les réseaux sociaux – par exemple, des vidéos de nature terroriste –, ou de discriminer des photos à caractère pornographique ou non…

A. C. : Les revenus perçus sont en moyenne de 21 euros par mois, ce qui masque évidemment des réalités différentes, entre celui qui travaille occasionnellement et celui qui se connecte trois fois par semaine. Mais il ne faut pas espérer gagner un salaire avec cette activité, même en y passant huit heures par jour.

Si les plateformes rémunèrent les tâches en référence au SMIC horaire – à la condition expresse que celles-ci soient validées par le client, ce qui n’est pas toujours le cas –, les microtravailleurs passent en réalité autant de temps à essayer de comprendre les consignes et à échanger sur les forums de microtravail qu’à réaliser effectivement les tâches. Or ce temps n’est pas rémunéré. Même chose pour les qualifications que les plateformes demandent aux microtravailleurs pour réaliser certaines activités, comme de petites traductions. Pour passer une qualification en arabe, par exemple, il faut accomplir un certain nombre de tâches qui ne seront pas payées… Et ces qualifications ne sont valables que sur une seule plateforme, il faudra donc tout recommencer avec la suivante.

Selon vous, quel est l’avenir du microtravail en France ?

P. T. : Nous pensons qu’il ne s’agit pas d’un phénomène temporaire, car les besoins du secteur du numérique et de l’intelligence artificielle ne cessent de croître et d’évoluer. Il y a quelques années, on demandait aux robots de pouvoir distinguer un chien d’un chat… Aujourd’hui, ils font ça très bien, mais d’autres demandes beaucoup plus complexes sont apparues. Pour les voitures autonomes, qui occupent beaucoup les plateformes de microtravail depuis deux ans, les clients veulent désormais des images annotées au pixel près… Le mythe selon lequel l’automatisation allait supprimer les emplois peu qualifiés se révèle faux : derrière l’intelligence artificielle, il faut certes des ingénieurs et des informaticiens, mais il faut également une armée de microtravailleurs qui n’est pas près de disparaître. C’est pour cette raison que la société doit aujourd’hui s’en préoccuper. Elle doit se demander quelle place sociale elle veut réserver au microtravail et comment mieux l’encadrer. Les syndicats, et notamment Force ouvrière qui est partenaire de cette étude, commencent à s’emparer de la question. La présence de France Stratégie (organisme public d’études et de prospective, placé sous l’autorité du Premier ministre, NDLR) parmi nos financeurs montre que les services de l’État prennent aussi conscience du phénomène.