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Turquie

Caché derrière le voile...

28 février 2008

Le parlement turc a approuvé deux amendements constitutionnels permettant le port du voile dans les universités du pays. Le Parti de la justice et du développement (AKP), issu du mouvement islamiste et actuellement au pouvoir, ainsi que l’ultranationaliste Parti de l’action nationaliste (MHP) présentent cette mesure comme un pas vers plus de liberté. Sont-ils réellement motivés par une si noble intention ?

Les amendements adoptés stipulent que personne ne peut voir son droit à l’éducation supérieure être refusé pour des motifs qui ne sont pas clairement écrits par la loi. Ils mentionnent aussi que les services publics doivent traiter de manière égale tous les Turcs.

Puisqu’il n’existe présentement aucune loi interdisant le port du foulard, ces amendements doivent paver la voie aux femmes qui veulent fréquenter l’université tout en portant le voile sur leur tête. Toutefois, cette initiative ne semble pas suffisante pour lever l’interdiction du foulard. Les dirigeants d’universités soutiennent que l’article 17 de la Loi du Conseil de l’éducation supérieure concernant le code vestimentaire doit être modifié pour que le foulard soit permis.

Une interdiction plutôt récente

Contrairement à une croyance populaire, l’interdiction du foulard est relativement récente dans l’histoire politique turque. Le foulard n’a d’ailleurs jamais été prohibé par le fondateur de la Turquie moderne, Mustapha Kemal Ataturk, ni par la Constitution.

Le Conseil de l’éducation supérieure, établi par la junte militaire, a mis en place cette interdiction en 1982, parce qu’il jugeait que le foulard menaçait la laïcité. À cette époque, le voile islamique en vogue en Iran, qui recouvrait complètement la tête et qui cachait le cou et la gorge, commençait à faire des adeptes en Turquie par opposition au foulard traditionnel que les grands-mères turques utilisaient pour se couvrir partiellement la tête.

Les défenseurs de la laïcité en Turquie ont donc interprété la venue de ce voile islamique comme une attaque contre la république laïque. En effet, ce voile iranien avait été un symbole de dissidence pour les Iraniennes contre le régime du Shah et il avait été adopté par ceux qui l’ont renversé, les mollahs menés par Khomeiny, qui ont ensuite créé la République islamique d’Iran. L’establishment laïc turc a donc réagi avec vigueur parce qu’il voyait le foulard comme un premier pas vers l’inauguration d’un islam strict.

Cette interdiction a été levée en 1984 avant d’être réintroduite en 1987 en tant que « punition disciplinaire ». Le gouvernement civil qui a pris les rennes de la Turquie après le régime militaire a tenté par la suite, à deux reprises, en 1988 et en 1990, de mettre fin à cette mesure, sans succès, puisque la Cour constitutionnelle a rejeté ces requêtes. Le Conseil de l’éducation supérieure a, par un avis, formellement interdit le port du foulard dans les universités en 1997.

Les amendements qui ont été adoptés pour permettre le retour du foulard à l’université seront contestés devant les tribunaux. Le principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP) va s’adresser à la Cour constitutionnelle. Cette Cour, une institution favorable à la laïcité, va probablement rejeter ces amendements, parce qu’ils seront perçus comme une manière détournée de modifier le caractère laïque du régime.

Une question de droits et libertés ?

Les amendements présentés par l’AKP et le MHP, et ratifiés par le parlement, sont présentés par ses défenseurs comme un combat pour les droits et libertés.

Pour empêcher que des femmes ayant le visage voilé se présentent à l’université, ces deux partis discutent de certaines restrictions au port du foulard. Selon leur projet, seulement le foulard traditionnel turc, qui recouvre partiellement la tête et qui s’attache au menton, serait permis sur les campus. Le foulard d’origine iranienne couvrant toute la tête, le cou et la gorge serait toujours interdit. Les femmes qui le portent ne pourront donc pas fréquenter l’université.

Même si ces subtilités semblent être conçues pour plaire au plus grand nombre, elles démontrent que la promotion des droits et des libertés n’est pas au cœur de la démarche de l’AKP et du MHP. Certaines femmes seraient moins égales que d’autres en raison d’un foulard différent.

De plus, le premier ministre Erdogan garantit que le port du foulard restera limité à l’université. Mais que va-t-il répondre à ces étudiantes fraîchement diplômées qui voudront continuer à porter le voile lorsqu’elles verront se fermer les portes de la fonction publique, dans laquelle l’interdiction sera maintenue ?

Plusieurs personnes en faveur de la levée de cette prohibition doutent de la sincérité de l’AKP concernant les droits, parce que son empressement à mettre fin à la discrimination du foulard n’est pas suivi, lorsqu’il est temps d’enrayer d’autres violations sérieuses, notamment en ce qui concerne les Kurdes ou les minorités religieuses.
« Il semble que l’AKP considère la fin d’une mesure antidémocratique telle l’interdiction du foulard comme étant plus urgente et vitale que de mettre un terme à d’autres abus plus évidents des droits humains », déplore Ahmet Insel, professeur de sciences politiques réputé de l’Université de Galatasaray.

Ceux qui ne sont pas convaincus de l’intention réelle du gouvernement, de promouvoir les libertés religieuses soulignent son insensibilité face aux alevis, la plus grande minorité islamique hétérodoxe de Turquie. Les alevis ont exigé d’être exemptés des cours obligatoires de religion musulmane sunnite depuis plus de 20 ans. Ils veulent aussi être reconnus par l’État. Un chroniqueur turc, Yildirim Türker, apostrophe le gouvernement turc :
« Si vous êtes sur le point de rendre sa liberté à un symbole religieux comme le foulard, alors comment pouvez-vous être indifférent aux droits et libertés de ceux qui ont d’autres croyances ? »

Pour ces critiques, l’AKP se cache derrière la question du voile pour ne pas affronter les problèmes sociaux et économiques du pays. Le premier ministre Erdogan a publiquement sermonné ceux qui ont soulevé des questions socio-économiques, comme le droit de grève, en partie amputé par son gouvernement. Lors d’un rassemblement politique, il a dit aux pauvres qui se plaignaient de la faim, des inégalités ou de problèmes de logement, de se prendre en main afin de se débrouiller et de ne rien attendre du gouvernement.

La décision de la Cour constitutionnelle et la réaction de l’AKP vont sceller le sort de celles qui veulent porter le foulard à l’université. Mais cela va aussi permettre de révéler le vrai visage de l’AKP. Si la Cour maintient l’interdiction du foulard en rejetant les amendements, l’AKP aura alors deux choix.

Si l’AKP est motivé par l’électoralisme, il va capitaliser politiquement en se présentant comme une victime de l’oligarchie laïque du pays. Cette stratégie lui donnerait de meilleures chances de remporter les élections locales l’an prochain, sans toutefois résoudre la question des droits des étudiantes qui veulent porter le foulard.

Mais si l’AKP se lance dans la rédaction d’une nouvelle constitution en protégeant davantage les droits et libertés, alors son attachement à ces idéaux ne pourra pas être remis en cause.