Journal des Alternatives

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Bonana à Kin : ça ira mieux demain

Colette BRAECKMAN, 3 janvier 2010

« La guerre sera longue et populaire… Bonana, Bonne année quand même… »Alors que sur le Boulevard Lumumba qui relie la ville à l’aéroport, les voitures sont immobilisées pare chocs contre pare chocs, les Kinois en ce soir de Nouvel An prennent leur mal en patience. D’un véhicule à l’autre on plaisante, on s’interpelle. Les uns essaient de rentrer chez eux avec les dernières emplettes, des girafes en plastique ou des petites voitures pour les enfants, quelques morceaux de poulet. Les autres tentent de gagner des terrasses plongées dans l’obscurité. Sapés comme des milords, les invités à une noce du bout de l’an retroussent leur pantalon au pli impeccable, les femmes remontent leur robe de satin. Chaussures à la main, tous essaient de se faufiler à travers les tas de gravier et les pots d’échappement. Attablés devant des loupiotes et sirotant leur verre, quelques ouvriers chinois font la pause en début de soirée. Les gens les interpellent sans méchanceté « ces embouteillages, c’est de votre faute, à cause de vos travaux… » Et, quelques heures plus tard, alors que les bulldozers jaune vif ont recommencé à ronronner sur le boulevard, les Kinois, un peu plus mobiles et beaucoup moins nombreux, soupirent « ah ces Chinois, ils travaillent même la nuit du Nouvel An… »Et d’admirer encore plus leurs compatriotes qui, stimulés sans doute par l’exemple, se sont mis au volant des camions et des pelleteuses…

En ce début de soirée, réunis sur une terrasse du quartier Masina, les militants de l’ONG Etoile du Sud regardent leur quartier plongé dans la nuit. Les échoppes minuscules sont éclairées par des bougies ou des lampes à huile et ici, puisque les gens n’ont pas de carburant pour les groupes électrogènes, c’est de loin que parvient l’écho des musiques… »Les années précédentes » se souvient Martin Kibungi le coordinateur de l’ONG, « les gens attachaient aux arbres des guirlandes lumineuses, ils dressaient même des sapins de Noël sur les voies de chemin de fer… Mais cette année, les délestages n’ont jamais été aussi nombreux… »
Curieuse ambiance dans ce quartier populaire : les gens sont plus démunis que jamais, même les pétards manquent à l’appel mais on ne décèle pas de morosité « Il y a comme une lumière au bout du tunnel » dit Pepe Delembisa, « les élections ont représenté une étape importante, une sorte de bond politique et depuis lors le changement s’amorce peu à peu ». Lorsqu’il fait ses comptes, ce fonctionnaire n’a cependant guère de raison de se réjouir : ce n’est que fin décembre que sa paie de novembre lui a été payée, soit 50900 francs congolais, (moins de 60 dollars) ce qui lui a permis de s’acquitter de toutes ses dettes, 5000FC pour l’électricité, 3500 pour la Regideso, 30 euros pour les frais scolaires des enfants… Difficile de faire la fête avec les quelques dollars qui restent… Un autre fonctionnaire renchérit : « avec l’inflation, qui a vu le taux du franc congolais passer à 900 dollars, mon salaire a été diminué de moitié… »Irène veut cependant y croire, au changement : « on a relancé l’élevage de poulets du côté de la N’Sele. Désormais à côté des morceaux congelés venus d’Europe, on peut acheter des poulets locaux à un prix abordable, 2700 francs congolais, à peu près quatre dollars… »

Les plus chanceux, qui travaillent dans des entreprises privées, ont reçu un petit cadeau de Nouvel an : un poulet, un bidon d’huile, cinq kilos de riz. De quoi conjurer la faim et inviter les voisins…
Ici, dans ces quartiers populaires de Tshangu que les medias du centre ville appellent « Chine populaire » et qui avaient été galvanisés par les idées révolutionnaires de Laurent Désiré Kabila, les gens assurent qu’ils se prennent en charge : »nos équipes de volontaires nettoient les rues de terre et brûlent les immondices, nous tenons des permanences de santé, car à l’hôpital Mutombo Dikembe, personne ne peut payer 10 dollars pour une consultation… »C’est avec enthousiasme que ces militants ont vu débarquer les « nouveaux amis chinois » : « leurs travaux de drainage sont de bonne qualité, grâce à la nouvelle route qu’ils ont construite en direction du Bandundu, on peut gagner Kikwit en une journée… Bref, les cinq chantiers du président ont vraiment commencé… »

A quelques rues (et deux heures d’embouteillage plus tard) Barly Baruti, chanteur, compositeur, artiste, s’est exilé dans le quartier De Bonhomme. Lui non plus ne fêtera pas vraiment de Nouvel An. A Bandal, près du centre ville, il avait investi toutes ses économies dans une petite maison et un centre de formation artistique, afin de susciter de jeunes talents. « Si j’avais décidé de revenir au Congo, c’est parce que j’aime mon pays, parce que j’y crois. Mais aujourd’hui, je dois m’accrocher… »

En effet… Un matin de mars, Barly a été « déguerpi », c’est-à-dire exproprié : « la police a bloqué le quartier, des bulls ont tout rasé, c’est à peine si j’ai eu le temps de sauver mes instruments de musique et quelques flics ont subtilisé le reste… Il s’agissait de faire de la place pour un nouvel hôpital que les Chinois envisagent de construire. Pourquoi pas ? Mais en attendant, je n’ai jamais été indemnisé et j’ai perdu toutes mes économies… »

Désabusé et ruiné, l’artiste s’est cependant remis au travail : il prépare un nouveau spectacle, « Rumba distribution », qui démontrera combien la musique, et plus particulièrement la rumba a été le ciment de la nation congolaise. « Avant l’indépendance, tout le monde fredonnait « Atondele » ce qui signifiait littéralement « attendez les »… En fait cela voulait dire demain on sera libres, les Blancs seront partis…En 60, « Indépendance cha cha » a rythmé nos illusions et nos désillusions ; du temps de Mobutu, la rumba était partout et durant la guerre, elle a été l’outil de notre survie… »

Barly le fait remarquer : « la musique congolaise est exclusive. Dans tout le pays, on n’entend qu’elle, nous dansons tous sur le même rythme, nous avançons d’un même pas. Dès que vous passez la frontière, où que ce soit, vous n’entendez plus qu’elle… » L’histoire de la rumba congolaise est celle d’un aller retour : dans les années 50, les rythmes afro cubains, très écoutés par les Belges du Congo, inspirèrent les musiciens locaux. Les musiques des esclaves qui avaient été déportés d’Afrique centrale vers Cuba sont ainsi revenues au berceau et y ont pris un nouvel envol…

A quelques heures de l’année du 50eme anniversaire de l’indépendance, beaucoup de Congolais semblent d’abord heureux, sinon surpris, d’être encore ensemble…Qu’il s’agisse de Barly Baruti lorsqu’il parle du rôle de la musique, de Freddy Mulumba, directeur du Potentiel, de Josette Shaje, anthropologue et commissaire général adjoint au « Commissariat général du Cinquantenaire » ou de l’historien Isidore Ndaywel, coordonnateur du Comité scientifique, à tout moment il est question de « résistance » : « nous avons refusé la mort intellectuelle, nous nous sommes organisés pour maintenir l’enseignement universitaire à niveau » souligne Mme Shaje, « les gardiens du musée ont défendu le patrimoine contre les pillards… »Si beaucoup de projets de développement ont échoué, si la décentralisation, prévue dans la Constitution, met du temps à voir le jour, Freddy Mulumba suggère que là aussi, il pourrait s’agir d’une forme de résistance « nos dirigeants n’avaient pas les moyens de refuser des diktats qui venaient de l’extérieur, surtout lorsque le pays était affaibli par la guerre. La résistance passive a longtemps été la seule solution…Finalement nous avons imposé nos propres choix ; la balkanisation a échoué… »
Ndaywel le promet : « la population va s’approprier cet anniversaire de son indépendance… Chaque mois un thème de réflexion sera proposé..Les statues, celle de Stanley, de Léopold II, seront réhabilitées, placées sur un socle dans le parc du Mont Ngaliéma… »

Vers le centre ville, à mesure que les groupes électrogènes se font plus nombreux, les terrasses se remplissent le long des boulevards. Les gens sont assis derrière leurs Primus ou leur petite Mutzig bien glacée, la musique jaillit des haut parleurs et balaie les trottoirs défoncés, toutes les chansons se mélangent dans un brouhaha uniforme. Il fait moins chaud, on se salue d’une tablée à l’autre, on se crie « Bonana » ça ira mieux demain… » Dans le fond des cours, la télévision montre des sapins en plastique, des paillettes, des présentateurs en smoking. Sur le coup de onze heures, le drapeau flotte, l’hymne national retentit « Debout Congolais » mais tout le monde reste assis et bien peu tournent la tête. Le costume sombre du président le vieillit, il parle comme le père de la nation. D’un ton mesuré, il décrit la guerre surmontée à l’Est, la crise économique et financière et se félicite des progrès accomplis, au premier rang desquels la normalisation des relations avec le Rwanda.

Après minuit, la nuit rétablit son règne sur Kinshasa. Il n’y a eu ni pétards, ni feux d’artifice. Privé de ses hauts arbres, le boulevard du 30 juin paraît chauve. Des enfants courent encore dans la lumière des phares, ils tendent de vendre des cartes de téléphone ou s’enivrent pour quelques francs avec des petits sachets d’alcool frelaté, ils surveillent les dernières 4×4 devant le 3615. C’est là que des belles de nuit en short blanc juchées sur de véritables échasses frôlent quelques Européens à la dérive. Un chanteur squelettique, le visage caché par des cheveux postiche, imite Michaël Jackson et les filles dansent presque sans bouger. Un vendeur de velours du Kasaï quémande quelques dollars pour rentrer chez lui. Dans les boîtes du côté de Matonge on danse encore mais pour la plupart des Kinois, reclus dans leur parcelle, la nuit a depuis longtemps gagné la partie…


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