Journal des Alternatives

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Bon baisers de Kaboul

Catherine Pappas, 1er septembre 2002
PHOTO : Catherine Pappas

Comme sur un deltaplane, nous nous sommes engagés entre les montagnes et les carcasses d’avions abandonnées, témoins de plus de 23 ans de guerre, pour rejoindre l’aéroport de Kaboul. « Aéroport », il faut le dire vite... Je lisais quelque part que Kaboul est plus ravagée que Sarajevo ou Beyrouth. Je n’ai pas de peine à le croire. Mais les Afghans évoquent sans cesse cette époque, pas si lointaine, où Kaboul était le centre de l’Asie. Aujourd’hui, Kaboul est une ville en ruine.

La dernière décennie a exacerbé les tensions ethniques ; les 23 ans de guerre ont complètement dévasté le paysage physique et social, de même que l’économie du pays.
Du haut d’une colline où reposent les défunts de la famille royale, Puchtana, âgée d’à peine un an lorsqu’elle a dû quitter Kaboul avec sa famille, me fait constater l’état de la ville : il reste à peine quelques structures qui tiennent encore debout, les minarets des mosquées et quelques HLM, vestiges de l’ère soviétique. Néanmoins, les espoirs sont grands.

Les réfugiés reviennent par milliers, avec leurs expériences, leurs idées, leur vécu. Ils viennent de tous les coins du monde pour participer à la reconstruction. Certains ont quitté le pays il y a 20 ans ; d’autres après la chute de Najibullah au début des années 90 ou pendant le règne des talibans. Mais plusieurs sont restés pendant la terreur talibane.

À Kaboul, c’est le chaos. On compte environ 40 000 taxis en circulation ainsi que des milliers de Land Rover de l’ONU et d’autres grandes agences internationales qui ont pris la ville en otage. Ces véhicules avancent comme si, chaque jour, ils s’en allaient en guerre...

Avec l’arrivée massive d’étrangers, les loyers ont atteint des sommes incroyables : 800, 1 000, 1 200, 6 000 dollars US par mois ! Ni les réfugiés pakistanais ni les petites ONG ne peuvent concurrencer les budgets de l’ONU...
Depuis mon arrivée, j’ai fait plusieurs rencontres intéressantes, notamment, avec le professeur Rasul Amin, ministre de l’éducation pendant le gouvernement intérimaire. Professeur de sciences politiques à l’Université de Kaboul, il s’est réfugié à Peshawar après l’entrée de l’armée rouge et, avec d’autres intellectuels afghans et pakistanais, a fondé le Writers Union for Free Afghanistan qui allait ensuite devenir le Afghanistan Study Center. Assis devant la fenêtre de son appartement, il m’a dressé le paysage du pays : dans les années 90, Dostum et ses gars tiraient de ce côté-là, les troupes de Massoud par là, les autres factions de ce côté-ci... Une époque terrible où les Afghans tuaient les Afghans. Maintenant, ce sont ces mêmes meurtriers qui occupent les postes clés dans les différents ministères. Il me parle aussi de la corruption, du favoritisme et du népotisme qui règne partout, de l’ingérence américaine, et des raisons qui l’ont poussées à quitter son poste au ministère.

La situation politique est très complexe. Il n’y a ni bons ni méchants. Qui a fait plus de ravages : les Soviétiques, les moudjahidine, les talibans, les Américains ? Personne n’ose donner de réponse claire. Il n’y a jamais de réponse claire. Nos schémas habituels sont complètement déphasés... Oubliez aussi toute analyse de la société civile. On dit qu’il n’y a pas de société civile en Afghanistan. Qu’on ne verra pas son émergence avant encore longtemps. D’autres parlent plutôt de plusieurs sociétés civiles, autant qu’il y a de clans et de groupes d’intérêts.

Je ne sais pas si l’Afghanistan célèbre réellement, comme on le laisse souvent entendre ces jours-ci, la fin d’une époque et le début d’une autre. Ni si le pays se dirige réellement vers la réconciliation. En fait, je n’ai encore rien vu de l’Afghanistan. Kaboul n’est pas l’Afghanistan.
À bientôt, Catherine P.

PS : Hier, une attaque à quelque 10 kilomètres au sud de la capitale a fait une quinzaine de morts.


Catherine Pappas est chargée de projets pour la région Asie central, à Alternatives, et membre du comité de rédaction du journal Alternatives.