Bagdad brûle, Calgary prospère

jeudi 28 juin 2007, par Naomi KLEIN

L’invasion de l’Irak a pavé la voie à ce qui pourrait constituer le plus grand boom pétrolier de l’histoire. Tous les signaux convergent : les multinationales sont libres d’avaler les entreprises nationales, elles renvoient leurs profits exponentiels à la maison, elles profitent de « congés de taxes » et elles paient des droits risibles de un pour cent au gouvernement.

Contrairement aux apparences, je ne suis pas en train de vous décrire les effets du nouveau projet de loi irakien sur le pétrole. Cela viendra plus tard. Le boom pétrolier dont il est question apparaît déjà bien engagé, et il se déroule aussi loin de Bagdad qu’il est possible de l’imaginer, dans les étendues désolées du nord de l’Alberta. Depuis quatre années, maintenant, l’Alberta et l’Irak semblent liés par un étrange système de vases communicants. Pendant que Bagdad brûle, et que la guerre en Irak déstabilise toute la région en propulsant les prix du pétrole vers de nouveaux sommets, Calgary connaît une prospérité inégalée.

Voici comment le chaos en Irak a déclenché ce que le Financial Times a récemment décrit comme « le plus grand boom de richesses naturelles depuis la ruée vers l’or du Klondike ». Les Albertains ont toujours su que dans le nord de leur province, se trouvaient les vastes réserves des sables bitumineux - une sorte de matière goudronnée et visqueuse dans laquelle le pétrole est mélangé à du sable, à de l’eau ou à de la glaise. On y trouve approximativement de quoi produire 2,5 trillions de barils de pétrole. La plus importante réserve d’hydrocarbure du monde...

Il est possible de transformer la matière brute albertaine en pétrole brut, mais c’est difficile. La première méthode consiste à l’extraire à partir de vastes mines à ciel ouvert. D’abord, on rase la forêt, puis on enlève la couche d’humus qui recouvre le sol. Ensuite, d’énormes machines vont extraire la matière goudronneuse du sol pour la charger sur les plus grands camions du monde (deux étages de hauteur, une seule roue vaut 100 000 dollars). Le goudron est dilué dans de l’eau et des solvants à l’intérieur de vastes cuves qui tournent jusqu’à ce que le pétrole remonte à la surface. Les résidus sont ensuite rejetés dans des bassins plus grands que la plupart des lacs naturels de la région.Une autre méthode d’extraction consiste à séparer le pétrole des autres résidus sur les lieux même de l’extraction. D’énormes foreuses injectent de la vapeur, profondément dans le sol, pour que cette dernière se mélange au goudron. Un pipe-line siphonne le mélange et poursuit le raffinage durant le transport, grâce à un système alimenté au gaz naturel.

Le principal fournisseur des USA

Les deux méthodes se révèlent coûteuses : entre 18 et 23 dollars le baril, juste pour couvrir les dépenses. Jusqu’à tout récemment, cela rendait l’extraction totalement irréaliste. Au milieu des années 1980, le pétrole se vendait 20 dollars le baril ; en 1998-1999 : il est même descendu à 12 dollars. Les grands joueurs internationaux n’avaient aucune intention de payer davantage pour extraire le pétrole que ce qu’il pouvait espérer en retirer. C’est pourquoi, lorsqu’on évaluait les réserves mondiales de pétrole, les sables bitumineux n’étaient même pas inclus. Tout le monde, à l’exception de quelques compagnies canadiennes grassement subventionnées, savaitpensait que les sables bitumineux restaient hors d’atteinte.

C’est alors qu’est survenue l’invasion américaine de l’Irak. Dès mars 2003, le prix du pétrole a atteint 35 dollars le baril, instaurant la possibilité de réaliser des profits avec les sables bitumineux. Cette année-là, la United States Energy Information Administration a « découvert » l’existence des sables bitumineux. Elle a annoncé que l’Alberta - dont les réserves de pétrole étaient jusque là évaluées à cinq milliards de barils - se retrouvaient assise sur au moins 174 milliards de barils « économiquement possible à extraire ». L’année suivante, le Canada remplaçait l’Arabie saoudite comme principal fournisseur de pétrole des États-Unis.

Tout cela signifiait que le boom pétrolier irakien n’avait pas seulement été reporté ; il avait été relocalisé. Toutes les grandes multinationales du pétrole, à l’exception de BP, se sont ruées vers le nord de l’Alberta : Exxon Mobil, Chevron et Total, qui prévoyait dépenser à lui seul entre neuf et 14 milliards. En avril 2003, Shell a payé huit milliards de dollars pour prendre le contrôle de sa filiale canadienne. La ville de Fort McMurray, le point de départ du boom, n’avait même plus d’espace pour accueillir les dizaines de milliers de travailleurs qui arrivaient. Une compagnie a même dû construire sa propre piste d’atterrissage pour pouvoir acheminer le personnel dont elle avait besoin.

Environ 75 % du pétrole extrait des sables bitumineux s’en va directement aux États-Unis. Les plus enthousiastes décrivaient même les sables bitumineux comme « la couverture de sécurité de l’Amérique ». J’espère que vous appréciez l’ironie de la situation. Les États-Unis ont envahi l’Irak au moins en partie pour sécuriser leur approvisionnement en pétrole. Maintenant, grâce aux répercussions désastreuses de cette décision calamiteuse, ils ont trouvé la « sécurité » qu’ils recherchaient désespérément juste à côté de chez eux.

141 millions de barils additionnels

Il est devenu de bon ton de prédire que les cours élevés du pétrole vont accélérer la réponse du marché aux changements climatiques, suscitant une « explosion » d’innovations et de nouvelles solutions, comme l’a écrit le chroniqueur Thomas Friedman, du New York Times. La situation en Alberta dément toutes ces belles prédictions. Les prix élevés du pétrole conduisent effectivement à une orgie de nouveaux investissements dans la recherche et dans le développement. ». Mais les efforts n’ont pas comme objectifs de prévenir les changements climatiques. Le plus souvent, ils visent à découvrir comment on peut extraire le pétrole le plus salissant qui soit, dans les régions les plus difficilement accessible.s. Shell, par exemple, travaille sur un « nouveau processus d’extraction thermique », qui impliquerait l’enfouissement d’énormes éléments chauffants électriques. On ferait littéralement cuire le sol...

Voilà ce que les sables bitumineux de l’Alberta signifie pour vous : l’industrie qui contribue plus que n’importe quelle autre aux changements climatiques essaie frénétiquement d’augmenter encore la température. Le raffinage des sables bitumineux produit trois ou quatre fois plus de gaz à effet de serre (GES) que celui du pétrole provenant de puits traditionnels. Au point que les sables bitumineux sont devenus la principale cause de l’augmentation des émissions de GES produites par le Canada. Les quelque 100 milliards d’investissements prévus dans les sables bitumineux ont aussi transformés le Canada en renégat du climat mondial.(...) Sans qu’on puisse en prévoir la fin. Si les prix du pétrole demeurent élevés, il sera bientôt profitable d’extraire un autre 141 millions de barils additionnels des sables bitumineux, ce qui ferait de l’Alberta la plus grande réserve de pétrole du monde.

L’exploitation des sables bitumineux dévore les arbres et la faune - L’institut Pembina, qui constitue une autorité en matière d’évaluation de l’impact environnemental des sables - prévient qu’une superficie de forêt boréale « équivalente à l’éÉtat de la Floride » risque de disparaître. Et voilà que le débit de la rivière qui fournit une bonne partie des prodigieuses quantités d’eau nécessaire à l’exploitation montre des signes de diminution inquiétants. Des climatologues estiment que cette baisse serait causée par le réchauffement climatique, ce qui montre qu’il y a quand même une justice.

En contemplant la folie collective en Alberta - que même le Financial Times décrit comme un « fantasme délirant » - il m’est soudain apparu évident que le Canada a fini par récolter beaucoup plus que le boom pétrolier initialement prévu en Irak. En fait, nous avons aussi hérité de ses armes de destruction massive. Vous pouvez les voir près de Fort McMurray, dans la boue goudronneuse qui se trouve sous la croutecroûte terrestre. Et grâce au travail inlassable d’une armée de camions et de tuyaux crachant de la vapeur et du gaz, nous sommes en train d’actionner le détonateur.


Article paru dans l’hebdomadaire américain The Nation

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