Autour des mines boliviennes les femmes fouillent les débris

mercredi 23 février 2005, par Dawn PALEY

Débutée au cours du XVe siècle, l’exploitation des mines de Potosi en Bolivie se poursuit. Six siècles plus tard, les femmes sont toujours à la marge de l’exploitation minière.

LA PAZ - Lorsque le secteur minier bolivien a été privatisé en 1985, le contrecoup a été énorme. Seule une partie est tombée entre les mains de grandes entreprises privées. La majeure partie a été laissée à elle-même pour survivre, sans l’aide de l’État ni investissement étranger. Aujourd’hui, 85 % des mineurs travaillent dans des coopératives, utilisant des méthodes d’extraction manuelles et vivant généralement dans des conditions à la fois moins structurées et moins prospères que du temps de COMIBOL.

De 1952 à 1985, COMIBOL avait été la principale organisation représentant les mineurs. Sa réglementation excluait formellement les femmes du travail à l’intérieur des mines. Les femmes de mineurs étaient alors rassemblées dans des organisations appelées Amas de Casa, où elles organisaient des campagnes revendiquant l’amélioration des conditions de vie des mineurs et de leurs familles. Une partie du lègue laissé par leurs luttes réside dans la reconnaissance du travail des femmes à l’intérieur de la cellule familiale comme un élément intégral et productif de l’industrie minière.

À part travailler à la maison, les femmes ont et continuent de contribuer à l’économie minière de diverses façons. Seulement 6 000 d’entre elles, sur un potentiel estimé à 60 000, sont membres des coopératives minières. Ainsi, la vaste majorité est en fait constituée des travailleuses autonomes, dont les activités vont du commerce informel à la récupération de minerais. Elles n’ont toujours pas accès aux emplois à l’intérieur des mines, mieux rémunérés.

Elles s’organisent tant bien que mal

Même si les palliris (cueilleuses à la main) ont formé des coopératives dans la région minière de Siglo XX au nord de Potosi, et qu’elles bénéficient de certaines structures organisationnelles à Potosi même, elles n’en demeurent pas moins des travailleuses autonomes du secteur informel.

Au nord de Potosi, Nora Escueza, leader palliri, nous raconte qu’en tant que chef d’une coopérative de palliris, elle reçoit un petit salaire de la fédération des coopératives minières, mais que sa participation à l’intérieur de la fédération est limitée. Car, dit-elle, la fédération est un environnement « très masculin ». La coopérative permet à ces femmes de travailler ensemble. Mais le manque chronique de ressources empêche toute possibilité réelle de faire de l’organisation une plateforme permettant l’amélioration des conditions de travail des femmes.

La plupart d’entre elles doivent travailler six jours semaine à raison de plus de huit heures par jour pour joindre les deux bouts. Marchant à travers les énormes piles de déchets à l’extérieur de la mine d’étain de Siglo XX, Nora Escueza joue les guides. Deux autres femmes sont au travail. L’une d’elles, Alicia Mendez, explique simplement ce qu’elles font : « Nous retirons et rassemblons l’étain. » Pour cela, elles doivent soulever d’énormes pierres qu’elles frappent sur une colonne de pierre à la hauteur de leurs épaules. Alors, une fine poussière tombe à leurs pieds. À la fin de la journée, elles ramasseront l’étain qu’elles auront ainsi extrait, pour le revendre plus tard à un acheteur local.

« Nous sommes payées pour ce que nous trouvons », commente Alicia, en ajoutant qu’« il y a un long délais entre les heures travaillées et le moment où elles reçoivent leur salaire ». Travaillant ainsi depuis des années, elle estime qu’elle amasse en moyenne 150 dollars canadiens par mois. C’est suffisant pour garder un toit au-dessus de sa tête et celles de ses sept enfants, mais pas assez pour prendre quelques jours de repos ou cesser de travailler en tant que palliri. Un travail qu’elle effectuera « tant que Dieu [la] laissera vivre », dit-elle.

Et demain nous recommencerons

Chuquini est une communauté au nord de La Paz, la capitale de la Bolivie. Construite autour de deux mines d’or, elle abrite une population de 2 500 âmes. Le logement informel et les salaires incertains sont la norme. On estime que 120 familles doivent travailler sur les bords de la rivière pour parvenir à survivre. Or, cette rivière sert de dépotoir. « Pour ces gens, et particulièrement les femmes, la rivière constitue leur seul accès à la ressource », explique Lurdes Dabo. On les appelle les baranquilleras. Lurdes Dabo est l’une de leurs leaders. Munis du traditionnel tamis des chercheurs d’or, les baranquilleras, immergées jusqu’à la taille peuvent passer jusqu’à 10 heures par jour dans l’eau.
La disproportion qui existe entre la somme de travail que cela représente et le résultat final à la fin de la journée est tellement énorme que c’en est carrément inconcevable. Souvent moins d’un quart de gramme ! « Nous échangeons cela contre de la nourriture », précise l’une des femmes, qui ajoute : « Et demain nous recommencerons. »

À Chuquini les marchés d’or sont ouverts 24 heures sur 24. C’est là que les baranquilleras, mouillées de la tête aux pieds vont vendre leur maigre pécule. En moyenne, elles reçoivent autour de 4 dollars canadiens. Pour toute une journée de travail. Ce qui n’est bien souvent pas suffisant pour nourrir toute la famille. La tuberculose, due à la malnutrition, est fréquente. Mais il n’y a pas de clinique à Chuquini. Il s’en trouve une à Tipuani, un village des environs, mais il n’y a pas de médecin.

Solutions alternatives

Si de travailler à l’intérieur des mines est loin d’être une réelle solution pour ces femmes, cela devrait néanmoins faire partie des possibilités. « Je connais des femmes qui pourraient travailler dans les mines », affirme la palliri Alicia Mendez. « Mais il ne nous est même pas permis d’y entrer, alors on n’a pas d’autre choix que de travailler à l’extérieur. » Cela leur permettrait à tout le moins d’obtenir une meilleure paye et de travailler dans un environnement plus structuré.
« Les femmes se plaignent de leur situation », constate Claudia Ricaldi, de l’organisation non gouvernementale bolivarienne, CEPROMIN. « Mais il est temps pour ces femmes de prendre l’initiative d’entrer dans les mines, peut importe si “les” hommes les laissent ou non. » Le besoin de formation est énorme chez ces femmes. Car comme le dit Alejandra Lopez, une leader palliri : « Les femmes ne connaissent pas leurs droits en tant que travailleuses, et tant que ce sera le cas, nous continuerons d’être les plus opprimées des travailleurs du secteur minier. »

Les besoins et les demandes des palliris et des baranquilleras sont le reflet des besoins de l’ensemble des communautés minières, mais avec quelque chose de plus urgent. « Les palliris sont trop souvent utilisées pour le bénéfice d’autrui », déclare Alejandra Lopez, qui continue sans l’ombre d’une hésitation : « Plusieurs des ONG ici à Potosi qui disent travailler en notre nom n’écoutent même pas nos besoins. »

« Les baranquilleras se sont organisées il y a deux ans, avec l’aide de l’Organisation internationale du travail [OIT] », raconte Lurdes Dabo, dont le premier but en tant que leader de cette organisation a été de trouver des emplois alternatifs pour les baranquilleras à l’extérieur du secteur minier. L’OIT a aussi mis sur pied un autre projet dans la région, il y a trois ans, où les baranquilleras ont été invitées à apprendre à coudre et à fabriquer des vêtements. Une façon alternative d’aider à la subsistance de leurs familles. Ces deux projets se sont terminés l’année dernière, et depuis, les machines à coudre sont silencieuses. Il n’y a plus de financement disponible pour payer un professeur.

Lurdes Dabo espère que son organisation de baranquilleras et les efforts investis dans des carrières alternatives à Chuquini continueront. « Mais sans financement, dit-elle, il n’y a pas de réel espoir pour un changement positif. »

Pour que la réalité de ces femmes change réellement il faudra aussi que le gouvernement bolivien, les ONG et les coopératives minières les traitent de façon plus respectueuse. Ces femmes ont besoin d’être des participantes actives dans le développement d’initiatives qui amélioreront leurs situations précaires.


La réalisation de cet article a été rendue possible grâce à l’appui du Syndicat des services publics du Canada et de son fonds pour la justice sociale.

www.patagoniabolivia.net

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