Irak

Après la guerre, la privatisation du pétrole ?

vendredi 30 mars 2007, par Adam NOVAK

La clé de voûte de la stratégie américaine en Irak semble en bonne voie d’être complétée. Une nouvelle loi du gouvernement irakien pourrait bientôt placer l’extraction, le raffinage et la vente du pétrole entre les mains d’une poignée de multinationales américaines ou britanniques. Et la vive opposition des syndicats et des mouvements sociaux en Irak survient peut-être trop tard.

Le ministre irakien du pétrole, Hussein al-Shahristani a confié à l’agence de presse Reuter que seules les multinationales occidentales possèdent la technologie, l’expérience et les capacités financières colossales - entre 20 et 30 milliards de dollars - pour moderniser l’industrie pétrolière en Irak. Mais pour leur donner le champ libre, il lui faut trouver un moyen de contourner la Constitution irakienne, qui prévient la vente des ressources pétrolières du pays à des intérêts étrangers. Ce sera peut-être chose faite avec le projet de loi sur les hydrocarbures, dont certaines dispositions pourraient autoriser les compagnies américaines et irakiennes à signer des contrats secrets leur permettant de faire main basse sur le pétrole irakien.

Les compagnies étrangères choisies disposeraient d’un accès privilégié à une série de zones d’extraction pétrolière pour une durée de 25 ans. Mieux, elles payeraient moins de 10 % de redevances à l’État, tout en pouvant conserver tous les profits. Une véritable aubaine, qui ne serait assortie d’aucune obligation d’employer des Irakiens ou de maintenir dans le pays des activités générant d’importantes retombées économiques, comme le raffinage et la mise en marché. De plus, les multinationales pourraient édicter leurs propres normes en matière de santé, de sécurité au travail ou de protection de l’environnement sur « leurs » champs de pétrole. Au diable les lois irakiennes.

Le Parlement irakien ne serait pas tenu informé des contrats qui seront signés. Et les différends qui ne manqueront pas de surgir entre le gouvernement et les compagnies étrangères devront être tranchés par les mécanismes d’arbitrage internationaux. Surtout pas par les tribunaux irakiens. Aucun autre pays du Moyen-Orient, même parmi les alliés inconditionnels des États-Unis dans le Golfe, n’avait encore cédé de manière aussi massive sa souveraineté sur une ressource naturelle aussi stratégique.

L’aide au service de la privatisation

L’Irak possède la troisième réserve de pétrole en importance du monde. De plus, son pétrole se révèle généralement de très grande qualité, en plus d’être relativement facile à extraire. Et pourtant, en définitive, le pays pourrait en retirer un prix inférieur à ce que le Canada obtient pour le pétrole extrêmement coûteux à extraire et à raffiner des sables bitumineux de l’Athabasca. Pire, si le gouvernement parvient à atteindre son objectif de faire passer sa production de 1,6 millions de barils par jour à cinq millions de barils par jour, les quelques multinationales chanceuses pourraient réussir à pomper les réserves irakiennes jusqu’à la dernière goutte avant la fin des contrats de 25 ans.

Sans compter que l’afflux du pétrole irakien sur le marché international briserait le pouvoir de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et de pays comme l’Iran ou le Venezuela, qui tentent de freiner la production mondiale pour maintenir les prix relativement élevés.
Le Parlement irakien a examiné pour la première fois le projet de loi sur les hydrocarbures il y a quelques semaines. Mais les articles cruciaux du projet relèvent d’un plan stratégique mis sur pied bien avant l’invasion de l’Irak, et raffinés depuis par des experts britanniques et américains, qui servent souvent de conseillers auprès des ministères irakiens du Pétrole ou de la Planification.

Selon le quotidien The Independent, le gouvernement britannique a même puisé dans son budget destiné à l’aide internationale pour payer l’Institut Adam Smith et d’autres think tanks de droite qui étaient chargés de « restructurer » certains ministères devant assurer la privatisation. « Le Fonds monétaire international a même fait de l’adoption d’une loi déréglementant les hydrocarbures une condition pour annuler environ 6 % de la monstrueuse dette de l’Irak », s’est indigné l’hebdomadaire américain The Nation.

La plupart des Irakiens sont bien trop occupés à tenter de survivre pour prendre note des transformations massives que prépare « leur » gouvernement. Les médias irakiens, qui reflètent le plus souvent les points de vue sectaires de politiciens ou d’hommes d’affaires en vue, ont fait dévier les débats sur d’autres questions. Par exemple, ils se sont beaucoup demandé si ce sont les provinces ou le gouvernement central qui devraient signer les contrats d’exploitation pétrolière. Ou encore, ils ont beaucoup discuté de la représentation des diverses communautés ethniques et religieuses au sein des différentes commissions gouvernementales qui doivent superviser le processus. Peu importe. Les multinationales sont toujours présentées comme des partenaires incontournables et indispensables.

Une rare unanimité

Contre toute attente, dans un rare élan d’unité, les principaux syndicats irakiens ont forcé le gouvernement à reporter sa loi, dont les États-Unis espéraient l’adoption durant l’année 2006. Les syndicats ont fait valoir que la privatisation du pétrole constituait une ligne rouge qu’aucun gouvernement irakien n’avait osé franchir depuis l’expulsion d’une nuée de compagnies britanniques et américaines, au moment de l’indépendance du pays. « Le pétrole doit demeurer une ressource nationale, (...) partout où cela est possible, a expliqué Hassan Jumaa Awad al Assadi, le président de la Fédération des syndicats irakiens du Pétrole. La production doit demeurer entre les mains de compagnies irakiennes, pour donner de l’emploi à nos ouvriers, à nos techniciens et à nos ingénieurs. Et si nous n’en avons pas assez, nous n’avons qu’à en former ! »

L’influent mouvement des femmes irakiennes s’est joint récemment à la campagne contre la privatisation, en faisant valoir que seul un contrôle national peut assurer des revenus suffisants pour financer des programmes de lutte contre la pauvreté. Le mouvement attirait tout particulièrement l’attention sur les pensions accordées aux veuves, qui constituent désormais les pauvres parmi les pauvres, en Irak. « Peut-être qu’une certaine forme de coopération avec les multinationales étrangères est inévitable, a expliqué la présidente de la Ligue des femmes irakiennes. Mais l’Irak doit demeurer l’actionnaire principal, et le gouvernement ne doit pas perdre de vue les besoins fondamentaux des citoyens. »

Les craintes entourant la privatisation se sont étendues aux étudiants irakiens, qui insufflent désormais beaucoup d’énergie dans la campagne contre la Loi sur les Hydrocarbures. Un représentant de l’Union générale des étudiants irakiens, qui se trouvait récemment au Canada, a ainsi résumé la situation. « En Irak, nous avons désormais 40 syndicats d’étudiants, tous divisés en fonction des partis politiques, des croyances religieuses, des origines ethniques ou des sensibilités régionales. Mais la plupart des étudiants refusent de voir que leur pays s’enfonce dans des luttes sectaires, et ils veulent que leurs syndicats s’unissent pour défendre l’intérêt public. »

Les pressions exercées par les mouvements sociaux commencent à modifier la stratégie du Parti communiste irakien, le seul groupe parlementaire ouvertement opposé aux privatisations et à la division de l’État sur des bases religieuses. Depuis la chute de Saddam Hussein, les parlementaires communistes se sont même alliés à des « libéraux » pour former un bloc parlementaire démocratique opposé aux partis ethniques ou islamistes.

Il faut dire que la résistance du Parlement et de l’opinion publique était aussi parvenue à défaire les premières tentatives des États-Unis pour s’approprier le pétrole irakien. Iyad Allawi, l’ex-premier ministre qu’avaient nommé les États-Unis, voulaient ainsi permettre aux compagnies étrangères d’acquérir la propriété de certaines nappes de pétrole souterraines. Une aberration, selon The Nation. pour qui « ce genre d’arrangement n’existe qu’aux États-Unis. Dans tous les autres pays, le pétrole est une propriété de l’État, même si ce sont des compagnies privées qui en font l’extraction et la vente. »

De tout temps, quand il s’agit de privatisation, les opposants peuvent compter sur l’appui de certains fonctionnaires du ministère irakien du Pétrole. « Ces gens ont réussi à administrer très convenablement l’industrie durant les années de sanctions internationales, a expliqué Rafiq Latta, de la firme de consultants Argus Energy, lors d’une entrevue avec The Nation. Ils ont fait un travail impressionnant, et ils sont fiers de « leur » pétrole. Toute la culture du ministère est contraire à la privatisation. »

L’appui à la campagne contre la privatisation gagne aussi de l’ampleur à l’étranger, particulièrement dans des pays comme la Grande-Bretagne et l’Italie, où les gouvernements avaient supporté l’invasion de l’Irak, en 2003. Paola Gasparoli, du groupe italien Un Ponte Per, résume : « permettre la vente de l’industrie du pétrole irakien à des intérêts étrangers tout en expédiant de l’argent en Irak pour l’aide humanitaire et la reconstruction, ce n’est pas seulement une farce macabre, c’est complètement immoral. »

Plus près de nous, aux États-Unis, la campagne prendra pour cible Chevron, l’une des compagnies qui auraient le plus à gagner d’une éventuelle privatisation du pétrole irakien.
Qui sait ? En tordant le bras au gouvernement irakien pour qu’il fasse adopter l’impopulaire loi sur les Hydrocarbures par le Parlement, les États-Unis sont peut-être allés trop loin. Au point de réussir le tour de force d’unir pour une fois tous les Irakiens autour d’une même cause ?


L’auteur travaille pour Alternatives.

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