Journal des Alternatives

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Le mouvement contre la guerre

Aller au-delà des protestations.

Glenn FRANKEL, Washington Post, 12 mars 2003

Plus de 120 militants de 28 pays ont émergé d’une session de stratégie d’un jour entier ici [Londres] ce week-end [1er mars] avec des plans non simplement pour protester contre une guerre éventuelle des Etats-Unis contre l’Irak mais aussi pour l’empêcher de se produire.

Ils veulent intensifier la pression politique sur les alliés les plus proches de l’administration Bush — les leaders de la Grande-Bretagne, de l’Italie et de l’Espagne — et les forcer à retirer leur appui, laissant les Etats-Unis, s’ils choisissent de combattre, agir indépendamment. Et ils ont l’intention d’aller plus loin et de perturber les plans de guerre en commettant des actes de désobéissance civile contre les bases militaires des Etats-Unis, les dépôts de fournitures et les transports à travers l’Europe.

Finalement, si la guerre éclate, disent-ils, ils manifesteront dans les villes du monde entier la soirée du premier jour, et tiendront un rassemblement mondial le samedi suivant qui, ils espèrent, rivalisera ou surpassera leurs efforts du 15 février.

« Nous croyons toujours pouvons arrêter cette guerre avant qu’elle ne commence," dit Chris Nineham, un des organisateurs britanniques de la conférence de ce week-end, tenue aux bureaux de la Coalition « Arrêtez la Guerre » au nord-est de Londres. « Mais si nous n’y arrivons pas, nous prévenons les fauteurs de guerre qu’il y aura des protestations massives le jour où la guerre éclate et le week-end suivant."

Dans des interviews la semaine dernière, plusieurs des organisateurs des manifestations du 15 février ont retracé les origines du mouvement pacifiste, ont décrit comment ils ont organisé cet événement et ce qu’ ils feront à partir de maintenant. Pour la plupart, les organismes ont très peu de moyens — la coalition basée à Londres fonctionne sur deux bureaux avec quatre micro-ordinateurs, une poignée de lignes téléphoniques et une demi-douzaine de salariés. Mais ils utilisent Internet, des téléphones mobiles et leurs connections avec des syndicats et des gouvernements locaux pour établir des liens et se coordonner avec d’autres organisations autour du monde.

Leurs plans pourraient sembler grandioses. Mais ce sont les mêmes militants qui ont réussi le succès étonnant d’il y a de deux semaines, quand de 6 à 12 millions de protestataires se sont réunis dans environ 75 pays pour s’opposer à l’action militaire.

« Nous avons jamais vraiment vu un tel mouvement précédemment — il est imprévisible parce qu’il est tellement sans précédent, » a dit Paul Rogers, professeur des études sur la paix à l’université de Bradford en Grande-Bretagne. « Mais il semble qu’une grande proportion des personnes qui a participé il y a deux semaines deviennent politisés juste en allant à la manifestation. Si la guerre commence, et sans l’approbation de l’O.N.U, nous pourrions envisager de nouveau des manifestations en masse."

Les participations énormes ce jour dans des villes telles que Rome, Londres, Madrid, Berlin, Paris et New York ont reflété le mécontentement populaire par rapport à la puissance militaire des Etats-Unis et la perspective de guerre d’un large partie du public — des radicaux politiques aux groupes d’église, aux syndicats et aux citoyens ordinaires. Mais ce fut organisé pour la plupart par un petit réseau d’activistes de la gauche idéologique, du mouvement d’anti-mondialisation et des groupes pacifistes. Pendant des années ces militants se sont tenus sur des piquets de grève et ont organisé des manifestations cherchant la manière d’enflammer un support populaire massif, avec au mieux des résultats mitigés. Mais la probabilité croissante de la guerre leur a donné un problème qui résonne dans l’opinion publique du monde entier.

Nombre des organisateurs admettent qu’ils ont été assommés par la taille et la portée des manifestations d’il y a deux semaines. « Une grande partie de notre réunion fût de digérer le choc digne d’un tremblement de terre que fût le 15 février, » a dit Larry Holmes, un organisateur à New York d’International Answer, un des groupes des Etats-Unis organisant les rassemblements. « Nous étions juste aussi surpris que tout un chacun. Mais vous voyez un nouveau sentiment de confiance parmi les organisations. Les gens ne veulent pas de cette guerre, et ils nous mandatent pour faire ce qu’il faut pour l’arrêter."

Les organisateurs disent que les manifestations de février ont été convenues la première fois durant une petite session de stratégie à Florence en novembre. Mais leurs racines viennent des jours suivant juste le 11 septembre 2001, quand les militants dirent qu’ils ont commencé à se réunir pour organiser l’opposition à ce qu’ils prévoyaient comme réponse militaire de la part des Etats-Unis aux attaques terroristes sur New York et le Pentagone.

En Grande-Bretagne, selon l’organisateur John Rees, plusieurs centaines de militants se sont réunis la première fois le week-end après le 11 septembre. La plupart étaient du noyau dur de la gauche britannique — le parti socialiste ouvrier, le mouvement pour le désarmement nucléaire et l’organisation anti-capitaliste de résistance contre la mondialisation, avec des législateurs tels que Jeremy Corbyn et George Galloway du parti travailliste. En quelques semaines, ils se sont associés à des représentants de deux éléments très importants — la communauté musulmane en pleine expansion et ses syndicats militants de Grande-Bretagne. En octobre ils avaient un nom : la coalition « Arrêtez la Guerre » (Stop the War Coalition).

Plus de 50.000 manifestants sont venus à Londres pour un rassemblement de paix en octobre 2001 ; les mêmes ont protesté en novembre contre l’invasion de l’Afghanistan par les Etats-Unis. Une manifestation le 28 septembre dernier a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes à Hyde Park à Londres pour protester contre la guerre en Irak et demander la « liberté pour la Palestine ». Après cela, les militants ont décidé de pousser à une manifestation mondiale.

Environ 30 organisateurs de 11 pays européens se sont réunis samedi matin 9 novembre, à la Fortezza da Basso, une forteresse du XVIe siècle du quartier nord-ouest de Florence, faisant partie d’une semaine d’actions contestataires sponsorisées par le forum social européen, un réseau d’anti-mondialisation. Les Italiens ont poussé pour une date en décembre, a rappelé Rees. Mais les représentants britanniques les ont persuadés d’attendre jusqu’au 15 février, quand les vacances de Noël seront finies et les universités de retour en session dans l’ensemble de l’Europe.

À l’origine, les militants ont cru que les manifestations du 15 février pourraient être limitées à quelques capitales européennes. Mais lors d’une réunion de suivi à Copenhague en décembre, les représentants des groupes pacifistes basés aux Etats-Unis et aux Philippines ont promis leur soutien pour février. Au Caire ce même mois, 400 représentants de plusieurs pays du Moyen-Orient et d’Asie se sont associés pour signer une déclaration de soutien aux peuples irakien et palestinien et ont désigné un comité de coordination dirigé par l’ancien président algérien Ahmed Ben Bella qui a promis de s’associer aux rassemblements de février. En conclusion, en janvier, les activistes se sont réunis une fois de plus pour une réunion du forum social mondial à Porto Alegre, au Brésil, et le nombre de pays dont les gens ont accepté de participer à la manifestation du 15 février est monté de 30 à 74.

« Nous nous sommes rendus compte alors que ceci s’était transformé en une coalition mondiale," dit un organisateur italien qui a insisté pour garder l’anonymat.

Depuis le 15 février, les militants ont cherché à maintenir la pression, particulièrement en Grande-Bretagne, où le premier ministre Tony Blair est classé comme l’un des plus fervents supporters internationaux du président Bush. Tandis que la Chambre des Communes discutait de la position de Blair mercredi, des douzaines de militants protestaient dehors à St Stephen’s Gate au Parlement et ont fait pression sur les représentants du parti travailliste, cherchant leur appui pour s’opposer à Blair. Le premier ministre a gagné le vote ce jour face à une forte protestation des parlementaires travaillistes et qui l’a laissé affaibli politiquement. Des centaines de militants ont rendu visite à des législateurs ce week-end dans leurs bureaux locaux.

« Nous savons que beaucoup [de législateurs] ont été vraiment secoués par la manifestation du 15 février, » dit Ghada Razuki, un activiste irakien britannique qui a mené la manifestation de mercredi. « Nous voulons maintenir la pression afin de les obliger à prendre position."

Des campagnes pour perturber les forces américaines ont été également lancées. Sans compter les douzaines de militants qui ont voyagé à Bagdad pour se porter volontaires en tant que "boucliers humains" contre une attaque américaine, neuf militants pacifistes hollandais ont été arrêtés mardi pour s’être enchaînés aux portes du centre militaire américain proche de Rotterdam. En Italie, des centaines de protestataires ont occupé des gares et des voies ferrées pendant presque une semaine afin de retarder des trains transportant des équipements militaires américains du nord de l’Italie à la base militaire Camp Darby près de Pise. Des protestataires irlandais ont franchi le périmètre de sécurité de l’aéroport de Shannon en janvier et ont endommagé un avion de la U.S. Navy, obligeant d’autres avions à détourner leurs vols et à se réapprovisionner en combustible ailleurs. Les mouvements syndicaux en l’Italie et en France ont promis des débrayages et des grèves si la guerre éclate.

Les organisateurs disent qu’ils voudraient trouver une manière de canaliser cet enthousiasme et cet activisme nouvellement découverts en un mouvement politique mondial. Mais ils disent que la nature disparate des participants rendrait un tel mouvement difficile sinon impossible à créer.

« Ceci a été provoqué par des forces sociales, et ce n’est pas quelque chose que les organisations ont produit, » dit Andrew Burgin, un membre du comité de coordination britannique de la coalition. « Ils ne sont pas sous notre contrôle. . . Vous ne dirigez pas un mouvement comme ceci, le mouvement vous dirige. »