Ukraine

Alerte orange pour une drôle de révolution

jeudi 23 août 2007, par Adam NOVAK

La « révolution orange » de la fin 2004, en Ukraine, constitue un véritable cas d’école pour étudier les nouveaux outils élaborés par les puissances occidentales pour déstabiliser et manipuler les autres pays. Qu’il s’agisse d’ébranler l’Iran ou le Venezuela, ou encore de réintroduire le capitalisme à Cuba, les mêmes techniques sont utilisées.

Tout au long des années 1990, en Ukraine, les États-Unis et l’Union européenne ont soutenu sans états d’âme des présidents corrompus et autoritaires. Ces derniers leur promettaient tout à la fois d’ouvrir l’économie du pays aux investissements occidentaux, de remettre la part ukrainienne de l’arsenal nucléaire soviétique au voisin russe, et de coopérer avec l’OTAN pour éliminer l’influence russe dans plusieurs anciennes républiques soviétiques.

Mais l’Occident ne se montrait guère reconnaissant. Au contraire, les Américains et les Européens ne cessaient de réclamer haut et fort un accès de plus en plus étendu au marché ukrainien, de même que la privatisation de secteurs-clés de l’économie. De plus, ils refusaient d’ouvrir leurs propres marchés à l’Ukraine. Pire que tout, la simple possibilité de voir le pays joindre les rangs de l’Union européenne, même à long terme, était systématiquement écartée par Bruxelles.

À partir de 1999, les dirigeants ukrainiens ont tout naturellement commencé à se désintéresser de ces relations décevantes et inégales avec l’Ouest. De plus en plus, ils ont préféré miser sur l’intégration régionale avec les autres pays membres de la Communauté des États indépendants (CEI), dans laquelle se retrouvaient la plupart des anciennes républiques soviétiques. Ce retournement politique ukrainien coïncidait avec la confiance grandissante manifestée par les élites russes sous Vladimir Poutine. Ces dernières commençaient même à contester la place des multinationales et des oligarques locaux, qui avaient saisi des pans entiers de l’économie russe, en plus de soutirer des contrats indécents à un gouvernement Eltsine faible et corrompu.

En l’an 2000, le président ukrainien, Léonid Kushma, a finalement accepté de créer un espace économique commun entre la Russie, le Belarus et le Kazakhstan. L’un des résultats les plus spectaculaires de cette nouvelle coopération fut de modifier le cours d’un pipe-line construit à l’origine pour transporter du pétrole depuis la portion ukrainienne de la mer Noire jusqu’en Europe de l’Ouest. Cela contribuait à renforcer la cohésion économique régionale, tout en contrecarrant l’objectif à long terme des Américains et des Européens qui visait à réduire la position dominante de la Russie sur les marchés européens du pétrole et du gaz.

Ayant été snobée par l’OTAN lors du célèbre sommet marquant l’élargissement de l’Alliance atlantique vers d’autres pays de l’Est, en 1999, les dirigeants ukrainiens annoncèrent bientôt qu’ils adoptaient une position de neutralité. Mais cela ne les empêchait pas de reprendre les discussions avec Moscou pour effectuer des exercices militaires communs ou pour améliorer la coopération en matière d’armement.

Cette fois, le président Kushma était allé trop loin. Les mêmes Occidentaux qui avaient toléré - et aussi financé - sa gestion corrompue l’ont abandonné. Pire, ils se sont mis à la recherche active d’un dirigeant plus convenable. Le candidat qu’ils recherchaient devait être dépendant des investisseurs et des marchés financiers occidentaux. Surtout pas l’un de ces magnats de l’énergie et de l’industrie russo-ukrainienne, qui conféraient au président Kushma son indépendance.

Recherché : candidat pro-occidental

Soudain, comme par hasard, « l’aide » internationale à l’Ukraine s’est mise à augmenter. Le Canada, les États-Unis et l’Union européenne se montraient les plus généreux. À elle seule, l’aide européenne a presque doublé entre 1998 et 2002. Dans tous les cas, la proportion de l’aide allouée aux programmes visant à promouvoir le changement politique en Ukraine a augmenté de manière sensible.

L’aile progressiste de cette offensive était menée par le milliardaire américain George Soros, qui contrôle un réseau de fondations privées à travers l’Europe de l’Est. Très opposé aux visées agressives et à courtes vues de la politique étrangère américaine sous George W. Bush et Dick Cheney, Soros a dépensé des centaines de millions de dollars pour créer une nouvelle génération de libéraux occidentalisés dans les pays de l’ancien Bloc de l’Est. Tout cela dans l’espoir que ces gens introduisent à la longue des politiques pro-occidentales, qu’ils appuient les politiques de privatisation et qu’ils proposent l’adhésion de leur pays à l’Union européenne et à l’OTAN, sans pour autant provoquer une confrontation directe entre la Russie et les États-Unis.

Des projets de l’Union européenne comme l’Initiative Européenne pour la Démocratie et les Droits de l’homme suivaient des objectifs à peu près semblables.
La face moins présentable de l’offensive occidentale était réalisée par la National Endowment for Democracy (NED), qui acheminait les fonds du Département d’État américain vers les agences internationales des partis républicain et démocrate, la Chambre de commerce des États-Unis et les syndicats affiliés à l’AFL-CIO. La NED constituait le prolongement de plusieurs anciennes activités secrètes de la CIA, qu’il apparaissait plus commode de confier, dans le monde de l’après-guerre froide, à des fondations « indépendantes » et à des ONG.

Et si les avis demeurent partagées sur les pratiques plutôt bon enfant d’un George Soros et des agences européennes, il en va tout autrement des opérations de la NED, qui ont souvent financé les campagnes électorales de la droite dure, ou encore d’ONG qui faisaient la promotion directe des intérêts occidentaux dans la région.

En Ukraine, la division du travail suivait un programme en cinq points utilisé précédemment pour renverser les régimes autoritaires (et anti-occidentaux) de Vladimir Meciar en Slovaquie (1998), de Slobodan Milosevich en Serbie (2000) et d’Édouard Chevardnaze en Géorgie (2003). Sans oublier les tentatives infructueuses pour renverser le président vénézuélien Hugo Chavez.

Étape 1 : Les fondations occidentales tordent les bras des opposants pour qu’ils se rassemblent autour d’un seul candidat. Ce dernier n’a pas besoin d’être le plus pro-occidental du groupe. Par exemple, en 2001, au Belarus, l’Ouest appuyait la candidature de Vladimir Goncharik, un dirigeant syndical. Une seule condition : l’heureux élu doit être prêt à accepter les conseils de l’Occident.

En Ukraine, les Occidentaux ont eu du mal à unifier une opposition pour le moins disparate, divisée en deux camps apparemment irréconciliables. Le camp national-patriotique (ultra nationaliste, autoritaire) s’appuyait sur les classes moyennes et supérieures dont le statut social reposait sur le commerce avec l’Occident, ou le contrôle de l’appareil de l’État. Ceux-là voulaient utiliser l’État pour favoriser le capitalisme ukrainien, réduire l’influence russe et placer l’Ukraine sous la houlette de l’Europe ou encore de l’OTAN. Ce groupe bénéficiait d’un soutien très large chez ceux qui parlent l’ukrainien, majoritaire dans l’Ouest du pays. Le second groupe de dirigeants de l’opposition, lié aux industriels voulant à la fois conserver de bonnes relations avec la Russie et avec les pays occidentaux, aurait préféré moins d’interventionnisme de l’État dans l’économie. Il recrutait tout particulièrement parmi la jeunesse de la capitale et des grandes villes.

Tout ce beau monde se rassembla finalement derrière Viktor Yushenko, un ancien président de la Banque centrale.

Étape 2 : Faire la promotion de médias indépendants, c’est-à-dire favorables à l’opposition. Une chaîne de télévision apparaît essentielle pour diffuser la propagande au sein de l’opinion publique, secondée par quelques journaux qui serviront à entraîner et à mobiliser les cadres du nouveau mouvement. Dans la mesure ou l’Ukraine (comme la Russie) comptait de nombreux millionnaires et milliardaires ayant saisi les ressources de l’État au moment de l’effondrement de l’Union soviétique, il s’est révélé facile de trouver (d’acheter) un média « indépendant ».

Étape 3 : Utiliser des ONG complaisantes pour imposer des enjeux électoraux qui conviennent aux leaders de l’opposition et à leurs bailleurs de fonds internationaux. Il s’agissait de créer l’illusion d’une vaste mobilisation populaire autour de ces enjeux, et d’essayer de provoquer une réaction négative de la part du pouvoir aux abois.

Étape 4 : Financer des sondages électoraux et des experts qui feront part de leurs craintes de voir les élections manipulées par le régime en place. Inonder le pays d’observateurs internationaux favorables à l’opposition. De cette manière, tout résultat serré pourra être interprété comme une victoire « très nette » de l’opposition. Le Canada a ainsi fourni des centaines de partisans à Victor Yushenko, dont plusieurs observateurs électoraux, contribuant du même coup à la frénésie pro-occidentale qui s’est mise à régner à Kiev.

Étape 5 : Créer un mouvement de la jeunesse pro-occidental, capable de mobiliser la population et de fournir une légitimité démocratique et « révolutionnaire ». Depuis le milieu des années 1990, les États-Unis ont raffiné un programme de contestation et de manifestations non violentes pour renverser les dirigeants autoritaires, basé sur les recherches d’un chercheur nommé Gene Sharp. Comme par hasard, L’International Republican Institute et d’autres agences américaines se sont chargées de traduire l’essai le plus important de Sharp (From Dictatorship to Democracy : A Conceptual Framework for Liberation) dans les langues de la plupart des pays où les États-Unis voulaient des changements de régime politique.

En Ukraine il s’est révélé relativement facile de mobiliser la jeunesse frustrée des classes moyenne, surtout à Kiev et dans la portion ukrainophone du pays. Même si leur niveau de vie avait déjà tendance à augmenter, ces jeunes savaient que des investissements occidentaux plus nombreux, assortis à une plus grande intégration à l’Union européenne, créeraient davantage d’opportunités pour eux. Sans compter qu’elle réduirait la compétition avec la partie russe du pays. Ces jeunes étaient aussi excédés par la corruption du régime Kushma, en plus de se sentir offensés par sa propension à vouloir traiter de manière égale les symboles et les traditions des nationalismes russe et ukrainien.

La campagne électorale du candidat de l’opposition pro-occidental fut baptisée « révolution orange », ce qui galvanisa les jeunes militants. Du coup, ils avaient l’impression de participer à un grand moment historique, similaire à la chute du communisme, qu’ils étaient trop jeunes pour avoir connue. Mais la jeunesse pro-occidentale n’était pas unie pour autant. Les jeunes libéraux croyaient que leur action complétait la mise à mort des habitudes et de la corruption soviétiques. Les ultra nationalistes estimaient plutôt qu’ils consolidaient la nature ukrainienne de la société. Comme dans plusieurs autres pays, la victoire du candidat pro-occidental fut perçue comme un gage de l’avenir européen de l’Ukraine, aux dépens des liens « asiatiques » avec la Russie.

Che Guevarra en costume ukrainien

En fait, la coalition pro-occidentale était si disparate qu’elle n’a même pas pu se trouver un symbole commun lors de ses manifestations. Dans la portion russophone du pays, à l’Est, ses partisans encourageaient la jeunesse à se rebeller contre les élites locales et pro-russes, en utilisant une série de logos aux allures modernistes, notamment un Che Guevarra vêtu du costume ukrainien traditionnel. Dans l’Ouest du pays, le Che était remplacé par des t-shirts et des posters de Stephan Bandara, le dirigeant des nationalistes ukrainiens qui s’allièrent à l’Allemagne nazie pour exterminer les juifs et les bolchéviques ukrainiens durant la Seconde Guerre mondiale.
Au sein du mouvement jeunesse pro-occidental, le gouffre entre les libéraux et les ultra nationalistes fut comblé par les larges sommes d’argent dispensées par le Canada et par les États-Unis. La manne parvint à convaincre même l’extrême droite et les ultra nationalistes qu’il était dans leur intérêt de demeurer dans la coalition Yushenko, avec leurs ennemis libéraux.

Le résultat de la stratégie en cinq points aboutit à la victoire de la révolution orange de Yushenko, en décembre 2004. Mais trois ans plus tard, les résultats de ce changement de régime apparaissent plutôt mitigés. Le gouvernement « orange » s’est déchiré entre ses factions « autoritaires » et « libérales ». Il n’a même pas osé parrainer l’adhésion à l’OTAN, à laquelle s’oppose la majorité de la population. Yushenko a même été obligé d’honorer l’engagement du régime précédent à retirer les troupes ukrainiennes de l’Irak. Et les conseillers de la Banque mondiale lui ont dit d’accepter les privatisations plus ou moins mafieuses de la période Kushma, pour éviter de remettre en cause la législation sur la propriété privée.

Beaucoup de jeunes révolutionnaires ukrainiens sont devenus désillusionnés. D’autres continuent le combat à titre de consultants dans les campagnes de subversion américaines contre le Belarus, Cuba, l’Iran, le Venezuela ou la Birmanie. Enfin un troisième groupe a pris ses distances avec les banquiers étrangers, pour tenter de trouver une manière plus authentique de participer à la vie politique. À moins qu’ils ne tentent d’exporter leurs techniques révolutionnaires en les retournant contre certains régimes pro-américains de la région, comme l’Ouzbekistan et l’Azerbïjan ?


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