Aceh après la catastrophe

mercredi 23 février 2005, par Indra LUBIS, Isabelle DELFORGE

En parcourant la route de Medan vers Banda Aceh, dans la province indonésienne dévastée par le tsunami en décembre, la beauté du paysage nous coupe le souffle. La forêt tropicale est pleine d’oiseaux et d’animaux. Vers l’est, la ligne blanche des plages s’étend à perte de vue. À l’ouest, les rizières en terrasses étincèlent de soleil et d’eau, où se reflètent les dômes d’innombrables mosquées. Dans les champs, les paysannes sont à l’œuvre. Le paradis... jusqu’à l’entrée de la ville où tout n’est que destruction et boue.

L’odeur de la mort flotte encore sur Banda Aceh. Les secouristes masqués continuent de ramasser les corps dans une atmosphère morbide et irréelle. Personne n’est encore certain du décompte, mais on sait que le nombre total sera beaucoup plus élevé que les 75 000 morts recensés jusqu’à présent.

Dans la province d’Aceh, la population vit majoritairement de l’agriculture et 42 000 familles vivent de la pêche artisanale. Les paysans cultivent le riz, les oignons, les légumes, le maïs, le café et les noix de coco, sur de micro parcelles de terre de moins d’un hectare. Dans bien des cas, on est à la fois paysan et pêcheur, car il faut travailler fort pour survivre.

L’ampleur de la catastrophe

Il est encore trop tôt pour pouvoir établir la recension de tout ce qui a été détruit le 26 décembre 2004. Selon un rapport de la FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), deux tiers des pêcheurs ont été tués à Banda Aceh. 70 % de la flottille de pêche a été anéantie. On ne compte pas les maisons, les biens matériels, la nourriture qui était stockée. À ce jour, les pêcheurs n’ont toujours pas repris la mer. Certains d’entre eux s’affairent à reconstruire leurs bateaux ou sont encore pris par une profonde léthargie, alors que d’autres demeurent réfugiés dans les montagnes, ayant peur de revenir sur la côte, et ce, même s’ils ne savent pas comment y subsister.

Des associations s’interrogent également sur ce qui adviendra dans le sillage de la reconstruction annoncée par le gouvernement. Depuis longtemps, les pêcheurs traditionnels subissent la compétition des chalutiers thaïlandais qui, munis d’immenses filets, ratissent les fonds marins. Selon Chaspul Hassibuan, de la Coalition pour la solidarité humaine vis-à-vis des désastres naturels (KSKBA), ces navires opèrent illégalement, mais impunément, à l’intérieur de la zone indonésienne, grâce à des bakchichs payés à l’armée indonésienne.

Le long des côtes, les communautés s’inquiètent de la destruction des mangroves où des entreprises ont installé des pêcheries industrielles. Les écosystèmes marins sont affectés par ce « développement » qui vulnérabilise les villages longeant la mer. Certes, ces communautés ont besoin d’une aide d’urgence pour survivre à court terme, mais ce qui est le plus important, c’est la reconstruction de leurs capacités de subvenir à leurs propres besoins.

Qui peut nourrir la population ?

Le secteur agricole dans la province d’Aceh a été moins affecté par le tsunami. La Fédération des fermiers indonésiens (FSPI) rapporte cependant des dommages importants sur la côte Ouest. Selon la FAO, 40 000 hectares de rizières irriguées ont été détruits, de même que plusieurs canaux d’irrigation. L’eau de mer qui a pénétré loin dans les terres y a déposé du sel et les impacts de cette situation pourraient être très négatifs. Henry Saragih, de la FSPI, estime qu’il faudra deux ans pour réparer les dégâts.

Avant le tsunami, Aceh produisait assez de riz pour nourrir ses quatre millions d’habitants et même vendre à l’extérieur plus de 200 000 tonnes de riz. Mais pour les petits fermiers, la vie était dure. 30 % des paysans sont sans terre, toujours selon la FSPI.

Depuis la catastrophe, la survie de la population est en jeu. Des tonnes d’aide alimentaire sont distribuées et les besoins sont énormes : plus d’un million de personnes dépendent de ces livraisons. Plusieurs d’entre elles vivent dans des camps de fortune, mais beaucoup se sont réfugiées chez des membres de leurs familles. Très souvent, ces personnes ne sont pas enregistrées auprès des agences d’aide, qui dirigent leur intervention surtout vers les camps.

Un tel afflux d’aide a parfois des effets pervers, comme de faire chuter les prix des denrées agricoles et donc de mener les petits producteurs à la ruine. La crainte est justifiée, car c’est exactement ce qui est arrivé en Somalie, en 1992. Les fermiers somaliens se sont retrouvés ruinés alors que leurs récoltes étaient pourtant amplement suffisantes pour subvenir à leurs besoins. Mais les stocks distribués par les agences internationales étaient constitués d’aliments importés.

Henry Saragih affirme que cela peut être évité en Indonésie si, et seulement si, les agences humanitaires achètent localement. Ce n’est pas impossible, considérant le fait que l’Indonésie a produit en 2003 un surplus de 6,8 millions de tonnes de riz. Pour le moment en tout cas, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, assurant la distribution des vivres, achète celles-ci auprès des paysans locaux. Mais du riz a quand même été importé de Thaïlande, d’Arabie saoudite et même des États-Unis. Cette aide a été livrée par les États-Unis qui préfèrent donner « en nature » plutôt qu’en argent, par l’intermédiaire de l’armée américaine et USAID, l’agence qui coordonne l’aide humanitaire à Washington.


Les auteurs sont respectivement associées à la FSPI à Djakarta, et à Via Campesina, un réseau international de mouvements paysans.

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