Pourquoi Caracas ?

À la rencontre du mouvement populaire du Venezuela

1ère partie : le développement social au coeur du processus bolivarien

jeudi 9 février 2006, par Pierre BEAUDET

Pour la plupart des Québécois et des Québécoises, le Venezuela était jusqu’à récemment associé à l’image touristique de l’île Margarita ! Mais à Québec en avril 2001, nous avions observé qu’Hugo Chavez était le seul chef d’état à s’opposer à la ZLÉA. Puis, des militants et des militantes de chez nous sont allés sur place et des companeros et des companeras nous ont également visité. Peu à peu s’est développée parmi nous une conscience qu’il « se passait » quelque chose là-bas. Aussi dans le cadre du FSM « polycentrique » de 2006 à Caracas, plusieurs d’entre nous ont pensé que c’était une excellente occasion d’en savoir plus. Des rencontres ont été organisées pour faciliter les liens avec des organisations du Venezuela. Et à travers ces dialogues, nous avons appris des militants syndicaux, des féministes, des animateurs du mouvement urbain, des enseignants et des enseignantes, des intellectuels et bien d’autres acteurs qui contribuent à construire le mouvement populaire dans le contexte de grands bouleversements. Certes en quelques jours, nous avons à peine effleuré la dynamique complexe qui traverse ce pays d’Amérique du Sud. Mais avec ce qu’on nous a présenté comme perspectives intéressantes, lucides, critiques, constructives, nous avons conclu qu’il y avait des pistes où développer des relations de coopération et de solidarité à long terme. Pour continuer cette exploration, j’ai donc écrit cinq petits reportages pour couvrir quelques aspects du processus en cours :

- Les enjeux du développement social
- Le Venezuela dans la tempête, introduction sur le contexte politique
- L’évolution récente du mouvement syndical vénézuélien
- Le Venezuela au moment où le vent de changement pousse fort dans l’hémisphère
- Le Venezuela et le FSM dans le contexte du FSM « polycentrique » à Caracas en janvier dernier.

Pour ce faire, j’ai été alimenté tout au long par beaucoup de personnes avant, pendant et depuis Caracas. J’assume quand même le texte et toutes les erreurs et omissions qui vont avec !

Voici donc le premier reportage.

Pierre Beaudet, Février 2006

La pauvreté dans un pays riche

Les turbulences qui traversent le Venezuela aujourd’hui ne datent pas d’hier. Des confrontations ont eu lieu et dans les années 1980, tout a déboulé. En 1989, de graves émeutes avaient lieu à Caracas et certaines villes de provinces. En gros, les pauvres disaient « basta » à un régime qui les volait tant par la corruption des élites que par l’imposition des politiques néolibérales. Fait à noter, le Venezuela qui est un pays très riche est habité par des pauvres. 48% de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Selon la Banque mondiale, les 20% plus riches reçoivent 53% de tous les revenus pendant que les 20% plus pauvres doivent se contenter de 3% des revenus. Or ces pauvres sont largement « invisibles » dans la grille de l’économie ou du pouvoir. Ils sont dans le secteur dit « informel ». Ils n’ont pas accès aux services sociaux, à la santé, à l’éducation, contrairement aux classes dites moyennes qui étaient, du moins jusqu’au début des années 1990, assez confortables.

Changer de cap ?

Ce sont évidemment ces couches populaires qui se sont mobilisées avec et pour Chavez et son projet bolivarien. Aujourd’hui, le gouvernement proclame être engagé dans une « lutte à mort » contre la pauvreté et l’exclusion. Une quantité énorme de nouveaux programmes ont été mis en place, ce qui témoigne du volontarisme de l’État et aussi des initiatives de la base. Et selon le gouvernement, le pourcentage de la population pauvre est en déclin. Décidément, le pays est en train de changer, mais bien des questions se posent sur l’ampleur et la pérennité du processus. Pour le moment grâce aux prix élevés du pétrole, les indicateurs macro-économiques sont positifs, mais cette situation pourrait changer. En tout cas, le gouvernement Chavez a choisi de redistribuer cette richesse vers les gens. Ainsi de 1999 à 2004, les dépenses du gouvernement sont passées de 19% à 31% du PIB. En conséquence, les indicateurs sociaux s’améliorent. Le taux de chômage officiel (qui n’indique pas toute la réalité parce qu’il ignore le secteur informel) est passé de 20 à 14% en quatre ans.

Réforme agraire

Les initiatives du gouvernement affectent tous les secteurs. Dans le monde rural, le projet de réforme agraire en cours a commencé à redistribuer les terres du domaine public et pourrait s’étendre aux terres privées. À date, 2,8 millions d’hectares ont été distribués à environ 130 000 familles. Selon le gouvernement, l’agriculture pourrait être un secteur prioritaire, car à date seulement 25% des terres cultivables sont effectivement exploitées et 70% des aliments sont importés, essentiellement des Etats-Unis et du Canada ! 5% des exploitants agricoles détiennent 80% des terres cultivables. Les petits paysans se partagent 6% des terres par ailleurs.

Une ville pour tout le monde

Dans les zones urbaines où vivent plus de 80% des 26 millions de Vénézuéliens, la majorité de la population habite les bidonvilles, les barrios où les infrastructures sont diminuées et où le statut des habitants n’est pas légalisé la plupart du temps. Aussi, une des priorités du gouvernement est de formaliser l’occupation, ce qui permettra aux habitants de sécuriser leur maison et aussi de capitaliser. De manière générale, le gouvernement encourage la mise en place de « Comités de tierras urbanas » (CTU -comités de terres urbaines), qui doivent en principe gérer ce transfert de propriété par groupe de 100 ou de 200 familles. À date, plus de 500 000 personnes ont ainsi régularisé leur situation légale en devenant formellement propriétaires de leurs maisons. Entre-temps, le gouvernement investit dans les infrastructures urbaines et le logement, mais les besoins sont immenses. Il manque au moins 150 000 logements à prix modiques pour abriter la population qui ne cesse d’affluer vers les villes. Lors d’une visite dans le barrio « La Vega » sur les hauteurs de Caracas, les habitants du bidonville qui compte 32 000 habitants nous ont montré les nouvelles installations médicales et éducatives, les projets d’agriculture urbaine et d’autres réalisations concrètes. Mais beaucoup reste à faire. Selon une des responsables du CTU, le gouvernement tarde à remplir ses promesses d’assainir le quartier et de construire des installations d’égout adéquates. Entre-temps, les quelque 5000 CUT présents dans le pays pourraient devenir un mouvement social structurant. Le mouvement est en marche et s’est beaucoup renforcé depuis la « grève patronale » de l’hiver 2003 lorsque la population a été appelée à confronter les pénuries de toutes sortes.

L’éducation, un droit humain

L’éducation est une des grandes priorités pour le gouvernement Chavez et les améliorations sont visibles et reconnues par tous, même l’opposition. En ligne avec la constitution dont l’article 10e reconnaît l’éducation comme un « droit humain fondamental », le gouvernement depuis 2001 a augmenté le budget de l’éducation de 2,1% du PIB à plus de 4,3%. Des milliers de nouvelles écoles ont été construites, mais selon le ministère de l’éducation, le programme en cours vise plus que le béton. De la garderie à l’université, on veut favoriser l’accès aux couches populaires, en visant particulièrement 1,5 million d’enfants des quartiers et des régions défavorisées. C’est là qu’entrent en jeu les « missions » qui sont en fait des programmes spéciaux et parallèles et qui visent à briser le train-train bureaucratique en concentrant des ressources vers les pauvres. Ainsi la Mission Robinson se consacre à l’éducation primaire et lutte contre l’analphabétisme en visant 1,3 million de personnes de tout âge. La Mission Ribas pour sa part aide 700 000 jeunes à compléter leur cycle secondaire à l’aide de bourses, d’enseignement à distance et de stages en milieu de travail (70% des jeunes ne terminent pas leur secondaire). Dans l’enseignement supérieur, la Mission Sucre cible 350 000 jeunes par des bourses. Hugo Chavez promet de mettre la totalité des enfants à l’école d’ici 2010.

Avancées dans la santé

Dans la santé, les progrès sont également impressionnants. Dans les barrios, des cliniques servies par des médecins et des paramédicaux cubains (ils seraient plus de 10 000 dans le pays !), rejoints depuis quelque temps par quelques professionnels vénézuéliens qui au départ boycottaient ces initiatives. Mais la santé, c’est aussi la nutrition. Avec la Mission Mercal, 6000 « casas populares » ont été mises en place pour desservir 1,5 millions d’habitants des bidonvilles. Les aliments y sont vendus à des prix de 30% inférieur à ce qu’on trouve sur le marché « ordinaire ». La mission Barrio Adentro par ailleurs aide à la réfection des infrastructures, exclusivement dans les bidonvilles. Selon le ministre de la santé, le docteur Roger Capella, « le domaine social est considéré comme une dépense alors qu’en réalité, c’est un investissement. Mais cela n’est pas vue comme cela par les économistes traditionnels ».

Les femmes au coeur de l’économie sociale

Selon Janie Vicunem qui est une des responsables de la BANMUJER (Banque des femmes), au Venezuela le développement de l’économie sociale est vue comme une économie alternative où doivent dominer les pratiques démocratiques et autogérées. La BANMUJER bénéficie d’un important appui du gouvernement vénézuélien qui désire développer de nouvelles pratiques économiques incluant le micro-crédit et la mise en place de petites et de très petites entreprises familiales ou coopératives. Celles-ci se développent à un rythme spectaculaire : de 800 à 30 000 en cinq ans ! Depuis sa fondation le 8 mars 2001, la BANMUJER a appuyé 40 000 projets (des crédits en moyenne $300 dollars canadiens sont consentis aux femmes), ce qui a généré 75 000 emplois. Selon Vickunen, la Banque offre plus que des crédits en s’investissant aussi dans les projets et la formation. De plus et pour rester proche du monde ordinaire, la BANMUJER n’a pas de succursales au sens traditionnel, mais opère à travers 149 centres communautaires.

« Le pouvoir aux pauvres »

Les programmes de BANMUJER incluent des activités de formation sur les droits des femmes, sur la discrimination, sur les droits reproductifs, qui reste un sujet tabou dans un pays où la tradition catholique prédomine. Tout le terrain de l’économie sociale est donc en expansion, mais faute d’expérience et dans un environnement économique qui reste capitaliste, beaucoup de projets échouent ou restent dépendants de l’aide de l’État. Le « pouvoir aux pauvres », qui est l’un des slogans préférés de Chavez, reste encore une utopie lointaine, ce qui n’empêche pas les gens des bidonvilles d’avoir le sentiment que le gouvernement est derrière eux lorsqu’ils s‘auto-organisent. « C’est une bataille de longue haleine, selon Janie : « nous tentons de créer une économie au service des gens et non des gens au service de l’économie. Nous ne construisons pas une banque, nous construisons un autre mode de vie ».

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