5. Témoignages

samedi 30 juin 2007

Sur les talibans

« Les guerriers talibans ont grandi comme dans des camps de réfugiés infects situés au Pakistan. Jusqu’à [l’âge adulte], ils ont vécu dans la pauvreté la plus abjecte, sans éducation, sans loisirs, et sans autre choix que de se faire justice eux-mêmes. Leurs mères et leurs sœurs étaient soumises à une discipline de fer, pendant que les hommes discutaient pour savoir comment il fallait combattre l’oppresseur [soviétique], de l’autre côté de la frontière, en Afghanistan. La lecture obsessive et rigoureuse du Coran constituait leur seule diversion, leur seul véritable repère dans un monde qui en semblait totalement dépourvu.

Aussi, ces jeunes ne sont pas revenus en Afghanistan avec l’intention de reconstruire un pays dont ils n’ont aucun souvenir. Ils voulaient rebâtir leurs camps de réfugiés à une plus grande échelle. Et c’est pourquoi il ne devait pas y avoir d’éducation. Ni de télévision. Et que les femmes devaient rester à la maison, comme elles restaient sous la tente dans les camps de réfugiés de Peshawar [au Pakistan]. »

Robert Fisk, extrait de The Great War for Civilisation : The Conquest of the Middle East 1979-2005. Harper Perennial, 2006, 1368 pages.

Sur l’insurrection actuelle

« En Afghanistan, la communauté internationale a choisi d’opter pour une approche contre-insurrectionnelle qui ignore l’évolution actuelle de l’insurrection. (...) La plupart des combattants talibans sont des Afghans ordinaires qui ont été conduits à la rébellion par des incitatifs financiers ou par des griefs bien légitimes. (...)
La majorité des récriminations exprimées par le peuple afghan pourraient être résolues en adoptant quelques solutions simples et fort peu coûteuses. Nul doute que l’insurrection y perdrait une partie de son élan.

Parmi les griefs légitimes des Afghans, signalons :
- le nombre élevé de civils tués, blessés ou déplacés par des bombardements étendus en zone rurale ;
- l’éradication forcée de plusieurs plantations de pavots, alors que les agriculteurs dépendent entièrement des revenus de leur champ pour nourrir leur famille ;
- le manque d’assistance et d’aide humanitaire après des combats ou des désastres naturels comme les inondations ou les sécheresses (...) ;
- la faiblesse du développement économique, autant à la ville qu’à la campagne. (...) Le Sud demeure dramatiquement pauvre.
- la perception que le gouvernement Karzaï n’est qu’une marionnette des pays occidentaux ;
- le manque d’écoles ou d’hôpitaux ;
- la perception que la communauté internationale ne respecte pas la culture et les traditions afghanes et qu’elle veut faire les choses à la manière occidentale, en tentant de résoudre les problèmes avec des méthodes et des outils importées de l’extérieur.

Senlis Council, Countering the Insurgency in Afghanistan : Losing Frieds and Making Enemies, February 2007

Sur l’image de l’Afghanistan dans les médias occidentaux

« Les médias montrent ce que les gens veulent voir. On se dit bien informé, mais je n’en suis pas sûr. À la fin, chaque pays finit souvent par se résumer à un certain nombre de clichés, de lieux communs. On dirait que si on a commencé à présenter une région du monde d’une certaine façon, il faut continuer. Dans le cas de l’Afghanistan, les images se résument souvent à celles de femmes en burqah et d’hommes avec un turban. Et après les attentats du 11 septembre 2001, ce fut encore pire. Cela a fini par créer l’image d’un peuple dur, alors que je n’ai pas rencontré de gens plus doux. Le temps du colonialisme est terminé, mais on dirait que nous éprouvons le besoin du nous représenter « l’autre » comme une chose exotique et un peu barbare. On dirait que cela nous rassure. Nous sommes en train de déshumaniser ce pays. À partir de là, tout est possible. Évidemment, les guerres ne sont pas menées à cause des images, mais ça aide... »

Catherine Pappas, photographe, chargée de projets pour le Moyen-Orient au sein d’Alternatives.

Sur la désillusion des Afghans

« Voici les deux principales raisons pour lesquelles la situation se détériore. D’abord, la communauté internationale, menée par les États-Unis, s’obstine à maintenir au pouvoir certains criminels notoires. (...) Et l’administration Karzaï n’a pas agi mieux. Au contraire, les corrompus et les incompétents sont systématiquement promus aux positions clés.

Le résultat, c’est que la population est devenue complètement désillusionnée par rapport à l’expérience post-taliban. Comme me l’a résumé un travailleur de la coopérative pour laquelle je travaille : « Nous ne savons pas de quel côté il faut se tourner. Le jour, le gouvernement fait pression sur nous. La nuit, c’est au tour des talibans. »

Ce climat de désenchantement est un terrain fertile pour la résurgence des talibans.

L’autre raison de la détérioration terrible de la situation dans le sud du pays, c’est le double jeu habile de certains éléments du gouvernement pakistanais. Il y a maintenant trois décennies que les militaires pakistanais - dont le président Pervez Musharraf est un pur produit - utilisent l’extrémisme religieux pour servir leurs intérêts à l’échelle régionale. Les attentats du 11-Septembre n’ont rien changé à cela ; ils ont seulement contraint les agents pakistanais à se faire un peu plus discrets. (...)

La communauté internationale, et tout particulièrement les États-Unis et la Grande-Bretagne, décrivent le Pakistan comme un allié dans la guerre contre le terrorisme, alors même que ce pays travaille activement à semer la terreur, à commanditer des violences qui coûteront la vie à des soldats canadiens, britanniques ou à des civils afghans.

Extraits d’une entrevue accordée en octobre 2006 au site indien Rediff.com par Sarah Chayes, ancienne correspondante de la radio publique américaine en Afghanistan et auteure du livre The Punishment of Virtue : Inside Afghanistan After the Taliban, Penguin Press, 2006,

Dossier : L’Afghanistan pour les nuls
- 1. Présentation
- 2. La guerre
- 3. L’opium
- 4. Un peu d’histoire
- 5. Témoignages
- 6. Glossaire

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