À la rencontre du mouvement populaire du Venezuela

3e partie : Essor et contradictions du mouvement syndical vénézuelien

mardi 21 février 2006, par Pierre BEAUDET

Pendant longtemps, le Venezuela a été un des pays latino-américains où le mouvement syndical semblait capable de défendre les intérêts des travailleurs et des travailleuses, du moins ceux employés formellement sur le marché du travail. Fondée en 1936, la Confederación de Trabajadores de Venezuela (CTV) représentait plusieurs centaines de milliers de membres et participait à la vie sociale et politique du pays. Associée au parti de l’Action Démocratique (AD) , la CTV avait acquis une place importante dans la vie politique et sociale du pays. Mais par la suite et à travers les crises qui ont frappé le Venezuela à partir des années 1980, la CTV a subi une lente érosion. D’une part, une partie importante de ses bases s’est disloquée sous le choc du néolibéralisme. D’autre part, une « multitude » composée de secteurs populaires en dehors de l’économie formelle a commencé à se révolter et préparer le lit pour les insurrections subséquentes. De toute évidence, la CTV n’a pas réussi à canaliser les revendications populaires ni les demandes des syndiqué-es pour défendre leurs conditions.

La rupture

Finalement le point de rupture a été atteint après l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez. Dès son irruption dans le paysage politique, les classes dominantes et l’élite politique ont eu une réaction très négative. Il était « intolérable » que l’hégémonie traditionnelle des vieux partis soit contestée et surtout qu’un « outsider » comme Chavez prétende accéder au pouvoir. La direction de la CTV qui dans son alliance avec l’AD faisait partie de l’élite s’est donc résolument engagée dans l’opposition anti-Chavez. En 2002 lors de la tentative de coup d’état, le président de la confédération, Carlos Ortega s’est ainsi retrouvé avec les « golpistes » dont le chef de la fédération patronale Fedecamaras et toute l’élite traditionnelle du pays. Par la suite en 2003, la CTV s’est associée à la grève patronale de 63 jours qui a coûté plus de $10 milliards de dollars au pays. Plus tard la CTV a été un des fer de lance du mouvement pour réclamer un référendum révocatoire contre Chavez (que celui-ci a gagné à l’été 2004). De mouvement syndical, la CTV est devenue un mouvement « parapolitique », totalement identifié à l’opposition. Aujourd’hui la CTV est discréditée, divisée, éparpillée.

L’émergence de nouvelles forces syndicales

Selon plusieurs, il est encore tôt pour affirmer que la CTV est en voie de disparition même si, pour le moment, ce mouvement est plus que chambranlant. Plusieurs des syndicats affiliés de la CTV se sont autonomisés, certains pour devenir indépendants, d’autres pour se rallier à une nouvelle centrale syndicale, l’Union nationale des travailleurs (UNT). Selon Marcela Maspéro qui fait partie du comité de coordination de l’UNT, cette nouvelle centrale créée le 5 avril 2003 tente de mettre en place un syndicalisme démocratique, pluraliste, qui vient de la base et qui rompt avec les pratiques autoritaires de la CTV. Pour le moment, ce syndicalisme s’exprime surtout dans le secteur public, mais il cherche aussi à accroître son influence dans le secteur privé, y compris dans la masse des travailleurs et des travailleuses du secteur dit « informel ». « On veut mettre en déroute la pratique syndicale antérieure corporatiste, ce qui est difficile. La démocratisation des syndicats passe par l’auto-organisation des travailleurs », affirme Maspéro.

Dans la tourmente politique

Être syndicaliste au Venezuela aujourd’hui, c’est d’être dans le « camp » pro-Chavez. C’est incontournable pour 1000 raisons. Dont le fait que la majorité des classes populaires s’identifie au projet bolivarien. Ce qui ne veut pas dire que les syndicalistes prennent les paroles du président comme une religion et acceptent que le mouvement syndical soit une simple « courroie de transmission » pour le gouvernement et le Mouvement de la cinquième république (le parti pro-Chavez). Ce dilemme, bien sûr, n’est pas exceptionnel au Venezuela puisque dans tous les pays gouvernés par des gouvernements progressistes, le mouvement syndical est à la fois « dedans » et « dehors ». Maspéro et les autres membres de la coordination de l’UNT insistent beaucoup sur la démocratisation du mouvement syndical, sa transformation en une plateforme pluraliste de défense des droits des travailleurs. Et donc par déduction, les syndicalistes s’opposent à un lien trop organique avec le gouvernement : « l’UNT se revendique autonome de toutes les forces et partis politiques. En même temps, nous sommes totalement engagés dans le processus de transformation social bolivarien ». Contradictoires ou complémentaires, ces perspectives sont plus faciles à dire qu’à faire ! Les dissensions sur ce sujet sont vives à l’UNT qui n’a pas réussi à organiser son deuxième congrès (c’est prévu pour la fin de février). Il faut également que le mouvement syndical, explique la syndicaliste, « devienne un pôle pour l’ensemble des travailleurs et des travailleuses, et pas seulement pour les syndiqué-es (4-5% de la main d’œuvre). Ce dernier défi est également important. Traditionnellement, la CTV menait sa barque pour une minorité seulement, dans une perspective corporatiste bien ancrée sur le système de pouvoir vénézuélien. Aujourd’hui selon Maspéro, « il faut réinventer un syndicalisme tout à fait nouveau ».

Revendiquer et transformer

En attendant que tout cela se cristallise, le syndicalisme est en débat. Au niveau de l’UNT, trois grandes assemblées de préparation du congrès ont eu lieu en 2005, regroupant plusieurs milliers de travailleurs, y compris dans le secteur stratégique du pétrole, autrefois sous la coupe de la CTV. En parallèle, l’UNT réclame l’augmentation immédiate du salaire minimum (environ $400 par mois). Réponse partielle à cette revendication, le gouvernement vient de l’augmenter de 15% ($300 par mois). Par ailleurs, les initiatives de la base se multiplient, telle la « récupération » des entreprises délaissées par leurs patrons. À la suite de leur grève manquée de 2003, plusieurs entrepreneurs sont en déroute, pour ne pas dire en fuite et les travailleurs se voient devant l’obligation de prendre le relais. À l’usine d’Alcasa (fabrique d’aluminium), les travailleurs ont mis en place l’autogestion. Le but explique le président du syndical local, Carlos Lanz est de mettre en œuvre le contrôle ouvrier et aussi de développer et de diversifier la production d’aluminium en trouvant des clients étrangers en dehors des Etats-Unis.

« Apprendre à gouverner »

Les syndicalistes savent que Chavez les appuie parce qu’il partage leurs perspectives de justice sociale. Également, le gouvernement est soucieux de rétablir la production et de réduire la dépendance envers les importations, comme dans le domaine des biens alimentaires et pour cela, il a besoin de l’appui de la base, ce qui ouvre de nouvelles portes pour le syndicalisme vénézuélien. L’enjeu est important, car il est évident que les travailleurs et travailleuses sont invités à gérer une partie importante de l’économie, notamment dans le secteur de l’économie sociale où il faut apprendre, par la force des choses, à gérer des projets et des budgets. À long terme estiment les observateurs, l’économie solidaire devra absorber beaucoup de monde du secteur dit informel où les travailleurs doivent survivre dans des conditions difficiles. Selon José Ramon Ribero de la Force bolivarienne des travailleurs (FBT), les travailleurs doivent apprendre à gouverner, pas seulement à défendre leurs intérêts. La FTB qui est un courant au sein de l’UNT a l’originalité d’être représentée au Congresso (assemblée nationale), puisque plusieurs de ses dirigeants ont été élus comme parlementaires sous la bannière du Mouvement de la cinquième république et d’autres partis de gauche. « Notre syndicat doit approfondir la révolution. Nous sommes présents pour confronter toutes les politiques qui affectent les intérêts des travailleurs » affirme Ribero.

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