30 ans après, l’holocauste au Cambodge et le souvenir des lendemains

mercredi 25 novembre 2009, par John Pilger

L’avion volait bas, en suivant le cours du Mékong à l’ouest du Vietnam. Lorsque nous sommes arrivés au-dessus du Cambodge, ce que nous voyions était indescriptible. Il n’y avait apparemment plus personne, aucun mouvement, même pas un animal, comme si la population de l’Asie s’était arrêtée aux frontières.

Des villages entiers étaient vides. Des chaises et des lits, des casseroles et des matelas jonchaient les rues, une voiture couchée sur le côté, un vélo tordu. Derrière des câbles d’électricité tombés au sol, une silhouette humaine solitaire se tenait debout ou assis, sans bouger. Dans les rizières, les hautes herbes poussaient en lignes droites, fertilisées par les restes de milliers et de milliers d’hommes, femmes et enfants, signalant ainsi les charniers dans un pays où prés de 2 millions de personnes, soit plus du quart de la population, étaient « portées disparues ».

A la libération d’un camp de la mort nazi à Belsen en 1945, le correspondant du Times avait écrit : « Il est de mon devoir de décrire quelque chose qui dépasse l’entendement ». Je ressentais la même chose en 1979 lorsque je suis entré au Cambodge, un pays hermétiquement clos au monde extérieur pendant presque quatre ans depuis « l’An Zéro ».

L’An Zéro a commencé peu après l’aube du 17 avril 1975, lorsque les guérilleros des Khmers Rouges de Pol Pot sont entrés dans la capitale, Phnom Penh. Habillés de noir, ils marchaient en file indienne le long des grandes avenues. A 13 heures, ils ont ordonné l’évacuation de la ville. Les malades et les blessés, sous la menace des armes, ont été forcés à quitter leurs lits d’hôpital ; les familles ont été séparées ; les vieux et les handicapés tombaient au bord des routes. « N’emportez rien avec vous, » ordonnaient les hommes en noir. « Vous allez revenir demain ».

Mais il n’y a jamais eu de lendemain. Une ère d’esclavage avait commencé. Tous ceux qui possédaient une voiture ou autre « objet de luxe », tous ceux qui vivaient en zone urbaine ou avaient un métier moderne, tous ceux qui connaissaient ou travaillaient avec des étrangers, courraient un grave danger. Certains étaient déjà été condamnés à mort. Parmi les 500 membres du Ballet Royal du Cambodge, pas plus de 30 ont survécu. Médecins, infirmières, ingénieurs, enseignants ont été affamés, forcés à travailler jusqu’à une mort par épuisement ou assassinés.

Pour moi, entrer dans Phnom Penh, dans le silence nimbé d’une humidité grise, c’était comme entrer dans une ville de la taille de Manchester au lendemain d’un cataclysme nucléaire qui n’aurait épargné que les bâtiments. Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau potable, aucun magasin, aucun activité. A la gare ferroviaire les trains étaient immobilisés, vides, dans les différentes positions où ils se trouvaient lorsqu’on a interrompu leur départ. Des affaires personnelles et des bouts de vêtements voletaient à travers les voies, comme ils voletaient au-dessus des fosses communes plus loin.

J’ai marché le long de l’Avenue Monivong jusqu’à la Bibliothèque Nationale qui avait été symboliquement convertie en une porcherie, après que tous ses livres avaient été brûlés. C’était comme dans un rêve. Là où s’était dressée une cathédrale catholique de style gothique, il n’y avait plus qu’un terrain vague. Elle avait été démontée pierre par pierre. Lorsque les pluies de la mousson tombaient, les rues étaient inondées de billets de banque. A chaque averse, une nouvelle fortune virtuelle, composée de billets neufs et usagés inutilisables, s’écoulait de la Banque du Cambodge que les Khmers Rouges avaient fait sauter avant de s’enfuir.

A l’intérieur, un chéquier était ouvert sur un comptoir. Une paire de lunettes posée sur un registre ouvert. J’ai glissé et je suis tombé sur le sol jonché de pièces de monnaie.

Pendant les premières heures, j’ai eu l’impression qu’il ne restait plus rien de la population. Les quelques formes humaines que j’avais entraperçues semblaient incohérentes et s’éclipsaient dans une passage en me voyant. Un enfant a couru pour se réfugier dans une armoire couchée sur le côté qui lui servait d’abri. Dans une station d’essence en ruines une vielle dame et trois enfants malingres étaient accroupis autour d’une casserole remplie de racines et de feuilles, chauffée par un feu de billets de banque. L’ironie était grotesque : les gens qui n’avaient rien avaient de l’argent à brûler.

Dans une école appelée Tuol Sleng, j’ai parcouru ce qui avait été une « unité d’interrogatoire » et une « unité de torture et de massacre ». Sous des lits en fer, j’ai trouvé du sang et des touffes de cheveux au sol. « Il est absolument interdit de parler, » disait un panneau. « Avant de faire quelque chose, n’importe quoi, il faut obligatoirement obtenir l’accord du gardien ».

Les jours se succédaient dans un rythme terrible. Sans lait et sans médicaments, les enfants mourraient de maladies curables, comme la dysenterie. On aurait dit que le tissu même de la société avait été détruit. Les premières enquêtes ont montré que de nombreuses femmes n’avaient plus de menstruations.

La situation était aggravée par l’isolement imposé au Cambodge par l’Occident parce que ses libérateurs, les Vietnamiens, venaient du mauvais côté du rideau de fer, après qu’ils aient chassé les Américains de leur pays en 1975. Le Cambodge avait été le sale petit secret bien gardé de l’Occident depuis que le Président Richard Nixon et son conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger avaient ordonné un « bombardement secret », pour étendre la guerre du Vietnam au Cambodge, au début des années 70, en tuant des centaines de milliers de paysans. « Si ça ne marche pas, » avait dit Nixon à Kissinger, « c’est toi qui trinquera ». Mais ça a marché et Pol Pot a eu l’opportunité de prendre le pouvoir.

Lorsque je suis arrivé, aucune aide de l’Occident n’était parvenue au Cambodge. Seule OXFAM Grande Bretagne avait défié le Foreign Office (ministère des affaires étrangères - NDT) à Londres, qui avait menti en déclarant que les Vietnamiens bloquaient l’aide. Au mois de septembre 1979, un DC-8 a décollé du Luxembourg en emportant suffisamment de pénicilline, de vitamines et de lait pour environ 70.000 enfants – le tout payé par les lecteurs du Daily Mirror qui avaient répondu à mes articles et aux images d’Eric Piper publiés dans deux numéros historiques dont tous les exemplaires avaient été vendus.

A la suite du Mirror, le 30 Octobre 1979, la chaine ITV a diffusé « Year Zero, the silent death of Cambodia », un documentaire que j’avais réalisé avec feu David Munro. En quelques jours, quarante sacs postaux de courriers sont arrivés aux studios d’ITV à Birmingham, avec £1 million. « C’est pour le Cambodge » a écrit un chauffeur de bus anonyme de Bristol, en joignant l’équivalent d’une semaine de salaire. Un parent seul a envoyé ses économies, £50. Les gens ont fait preuve de cette décence et de cette solidarité absolue qui sont au coeur de la société britannique. Sans y avoir été invités, ils ont donné plus de £20 millions. Cela a aidé à rétablir une vie normale dans un pays lointain ; à rétablir l’eau potable à Phnom Penh ; à équiper des hopitaux et des écoles ; à aider des orphelinats ; à rouvrir une usine de vêtements.

Cette mobilisation publique extraordinaire a brisé le blocus du Cambodge instauré par les gouvernements américains et britanniques. D’une manière incroyable, le gouvernement de Thatcher a continué à soutenir le régime défunt de Pol Pot aux sein des Nations Unies et a même envoyé le SAS (Forces Spéciales – NDT) pour former ses troupes exilées au Thailande et en Malaisie. Au mois de mars dernier (2009), un ancien membre du SAS, Chris Ryan, aujourd’hui un auteur à succès, s’est lamenté dans une interview que « lorsque John Pilger, correspondant à l’étranger, a découvert que nous formions les Khmers Rouges, nous avons été renvoyés chez nous et j’ai du rendre les £10.000 que j’avais reçues pour mes frais. »

Aujourd’hui, Pol Pot est mort et plusieurs de ses sbires âgés sont jugés par une cour ONU/Cambodgienne pour crimes contre l’humanité. Henry Kissinger, dont les bombardements ont ouvert la voie au cauchemar de l’An Zero, court toujours. Les Cambodgiens sont toujours désespéramment pauvres, dépendants du tourisme et de la vente de leur main d’oeuvre bon marché.

A mes yeux, leur résistance relève de la magie. Dans les années qui ont suivi leur libération, je n’avais jamais vu autant de mariages ou reçu autant d’invitations à des mariages. Ils sont devenus les symboles de la vie et de l’espoir. Et pourtant, il n’y a qu’au Cambodge qu’un enfant demanderait à un adulte, comme cet enfant de douze ans me l’a demandé, avec la peur dans les yeux : « Vous êtes un ami ? Dites-le moi s’il vous plait ».


Voir en ligne : Le blogue de John Pilger


Traduction VD pour le Grand Soir

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