2005, triste bilan pour l’Afrique

lundi 2 janvier 2006, par Pierre BEAUDET

Les puissances de ce monde avaient promis de prioriser l’Afrique depuis quelques années. Des déclarations, des promesses, des engagements à augmenter l’aide au développement et à assurer la sécurité des populations se sont multipliés notamment lors des sommets du G-8 en Grande-Bretagne et au Canada. Pourtant sur le terrain, il n’y a pas d’amélioration visible. Pire encore, plusieurs indicateurs démontrent au contraire que le continent africain s’enfonce encore plus dans la misère. De 1990 à 2002, le nombre d’« ultra-pauvres » (disposant d’un revenu de moins d’un dollar par jour) est passé de 242 millions à 300 millions (sur 770 millions d’habitants) et selon les prévisions actuelles, il passera à 345 millions en 2015.

L’économie africaine malade des politiques néolibérales

Le FMI et la Banque mondiale se gaussent du fait que la croissance économique moyenne a dépassé 5% en 2005, mais cette hausse est très relative si on la met dans le contexte de près de 20 ans de décroissance. Aujourd’hui, des anciens responsables de la Banque comme Joseph Stiglitz admettent que les politiques dites d’ajustement structurel mises en place dans les années 1980 ont été en bonne partie responsables du profond déclin. La production locale a chuté dans presque tous les secteurs. Les infrastructures sociales (santé, éducation) ont été massacrées par des coupes budgétaires sauvages. La place de l’Afrique dans le commerce international a chuté dramatiquement. Seules « gagnantes » de cette situation, les institutions financières qui ont engrangé des centaines de millions de dollars à titre de remboursement de la dette. En fait malgré ces faramineux paiements, l’Afrique se retrouve aujourd’hui encore plus endettée et parvient à peine à payer les intérêts sur sa dette. Au total pour le continent africain, 38% des budgets des États est consacré au remboursement de ces intérêts.

La dette qui tue

Cette situation pourtant décriée n’est pas vraiment changée en dépit de certaines initiatives des pays riches pour réduire la dette. Dans le cadre du programme « PPTE », des allégements de dette sont consentis à certains pays en autant qu’ils réduisent d’autant leurs investissements sociaux. Mais selon Éric Toussaint du Comité international pour l’annulation de la dette, « le FMI interdit aux gouvernements de recruter et de former suffisamment d’enseignants, d’aides-soignants, de médecins au nom de sacro-saints principes comme la réduction de la fonction publique et l’équilibre budgétaire ». Le paludisme, une maladie qu’on peut soigner, a fait 900 000 victimes cette année. L’espérance de vie a baissé dans plusieurs pays africains, notamment le Botswana et le Zimbabwé où sévissent le SIDA qui fait d’autant plus de victimes que les populations n’ont pas accès aux médicaments qui empêchent les gens de mourir dans les pays riches. Lors des deux derniers sommets du G-8, les pays riches avaient pourtant promis de remédier à cette situation en mettant de l’avant un « nouveau » plan de développement pour l’Afrique, le NEPAD. Mais les résultats ne sont tout simplement pas là.

Le Niger : la descente aux enfers

Au centre du continent africain, le Niger a fait parler de lui (pendant quelques semaines) au début de l’année à cause d’une famine qui a menacé trois millions de personnes et causé la mort de plusieurs dizaines de milliers d’enfants et de femmes. Techniquement, la famine a résulté d’une invasion de criquets, mais en réalité, telle n’est pas la cause puisque les moyens pour contrecarrer cette calamité existent. Pays le plus pauvre de la planète selon le classement du PNUD, le Niger n’a pas tout simplement pas de moyens. 63 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Entre-temps, la dette représente 66$ du produit intérieur brut. Le service de cette dette à lui seul ponctionne 22% du budget national. Et en dépit d’une réduction de la dette dans le cadre du PPTE, le Niger doit rembourser ces intérêts, au détriment des secteurs sociaux, comme la santé et l’éducation. Plus de la moitié des enseignants ont été renvoyés dans un pays qui compte plus de 60% de la population analphabète.

Retour en arrière sur le plan démocratique

Au début des années 1990, une vague de démocratisation a traversé le continent. Deux dictatures longtemps appuyées par les pays occidentaux, l’Afrique du Sud de l’apartheid et le Zaïre de Mobutu, ont basculé vers la démocratie grâce à des luttes et des résistances spectaculaires. Dans ce sillon, environ 30 pays ont abandonné les régimes militaires qui sévissaient et ont connu des élections libres. Or aujourd’hui dans le contexte de la crise sociale et économique, ces avancées sont très menacées. Des élections récentes ont dérapé lorsque les partis au pouvoir ont réprimé l’opposition, comme en Éthiopie, en Tanzanie, en Ouganda, des pays pourtant « choyés » par les principaux donateurs comme le Canada. Ailleurs, des régimes de « démocrature » s’encrassent au pouvoir par le biais de manipulations politiques de toutes sortes, comme au Burkina Faso, au Zimbabwé, en Côte d’Ivoire, au Gabon. Cette dégénérescence a plusieurs causes dont la faiblesse et la dispersion de l’opposition, souvent tentée de s’accaparer du pouvoir plutôt que de proposer de réelles transformations. L’indifférence, voire la complicité des pays riches est un autre facteur. Surtout là où les ressources pétrolières abondent, on a tendance à fermer les yeux sur les abus, la violation des droits et le pillage qui sévissent, comme en Angola, en Guinée-Équatoriale, au Nigeria et au Soudan.

La crise soudanaise qui n’en finit plus

Voilà un pays qui est en crise depuis 25 ans durant lesquels des millions de personnes ont péri. Une dictature militaire sous couvert de l’intégrisme règne sans partage devant une opposition atomisée. Conscients du danger découlant d’une situation instable, les pays riches ont fait pression pour une solution négociée, ce qui a débouché sur un accord de paix entre le gouvernement et une partie de l’opposition (le SPLA) au début de 2005. Mais comme les Soudanais l’ont dit eux-mêmes, c’était une mauvaise piste qui a conforté le régime militaire dans ses positions tout en divisant davantage l’opposition. Entre-temps, la crise a éclaté dans l’ouest du pays (Darfour) et causé plusieurs dizaines de milliers de victimes. Les protestations des pays riches de même que l’intervention d’une force militaire mandatée par l’Union africaine n’ont pas changé cette situation qui risque maintenant de s’étendre à d’autres régions du Soudan et à des pays voisins comme le Tchad. En fait, le processus de paix mal parti (partage de pouvoir entre élites corrompues) n’a jamais pu être mis sur les rails. Le régime soudanais qui est assis sur une montagne de pétrole est devenu « indispensable » pour les pays riches qui ne veulent pas mettre en péril l’accès à ces ressources sous « prétexte » de démocratiser le pays.

Génocides en cascades dans le centre de l’Afrique

La crise soudanaise aussi terrible qu’elle ne paraît semble assez modérée à côté de celle qui a frappé le centre du continent depuis les dernières années. Le génocide du Rwanda a contaminé la région en s’étendant au Congo où selon l’ONU près de quatre millions de personnes sont mortes à la suite des différents conflits et massacres. Encore là, les pays riches ont fait preuve de mièvrerie. À plusieurs reprises, les demandes des pays en question endossées par l’ONU à l’effet de déployer des Casques bleus ont été minimisées, notamment par les Etats-Unis qui semblent plus intéressés d’élargir leur influence dans la région que de ramener la paix. Dans un pays plus grand que la France et l’Allemagne combinées, le Congo a reçu une quantité infime de soldats de la paix qui la plupart du temps ne peuvent que constater les massacres. Les tentatives de médiation au niveau politique sont grandement affaiblies parce que les forces et les gouvernements impliqués dans la déstabilisation et le martyr du Congo ne sont pas réellement mis au pied du mur par une communauté internationale trop complaisante.

L’alternative vient d’en bas

Aujourd’hui dans plusieurs pays africains, la grogne se transforme en colère et la colère se transforme en révolte. Paysans, ouvriers, jeunes, petits commerçants sont dans la rue pour défier les régimes pourris. Ils n’ont plus peur, comme récemment en Éthiopie ou au Zimbabwé. Ils déclenchent des grèves générales, comme au Niger. Ils constituent de vastes coalitions populaires qui interpellent les gouvernements et les partis politiques, comme au Nigeria ou en Afrique du Sud. Une « deuxième vague » de luttes démocratiques vient par « en bas » et menace un status quo intolérable. Encouragée et stimulée par le mouvement social qui se développe partout sur la planète, une société civile populaire prend forme en Afrique, comme le démontre la multiplication de grands rassemblements et de mouvements de masse. À Bamako à la fin de janvier, le Forum social mondial se réunit dans la capitale malienne qui sera le rendez-vous des mouvements populaires.

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