20 ans plus tard : la vraie conspiration

mercredi 15 septembre 2021, par Pierre Beaudet

Des cérémonies plutôt douteuses ont lieu pour commémorer les attaques contre les Twin Towers et le Pentagone le 11 septembre 2001. Les livres écrits sur ce sujet ont détruit des forêts entières pour raconter cet incroyable récit qui entre dans les aspérités, les angles morts, les incohérences multiples. Selon l’excellente série documentaire de Netflix (Turning Point : 9/11 and the War on Terror), le carnage a été le résultat d’un cafouillage politique énorme à Washington.

Les services de renseignement accumulaient depuis des années des informations précises sur le réseau Al-Qaïda et c’est donc un peu fort dans le café de voir les attentats comme une « surprise ». Mais dans le labyrinthe américain, l’appareil d’État est fragmenté entre plusieurs entités, voire factions, qui luttent les unes contre les autres, d’où leur immense incompétence. L’armée américaine et la CIA, ces gigantesques machines à tuer, sont en général déboussolées par des insurrections qui surviennent d’un bout à l’autre de la planète, même dans les pays qui sont depuis longtemps sous la coupe de Washington (l’Iran et le Nicaragua par exemple). Mais toutes ces aventures étaient basées sur l’idée que les États-Unis avaient le « droit » de s’imposer comme hégémon du monde. Dans le narratif actuel, plusieurs estiment que l’après-11 septembre a été « mal géré » par Bush et ses néoconservateurs dont le but était d’utiliser l’Afghanistan défini comme « repère des terroristes » pour attaquer l’Irak et procéder à cette funeste « réingénierie » du Moyen-Orient qui comme on le sait, a été une autre défaite catastrophique pour les États-Unis. Ce qui est présenté comme une « erreur » relève en fait de facteurs structurels dont on parle très peu, y compris dans Turning Point.

À l’origine

En réalité, selon le sociologue philippin Walden Bello, les États-Unis sont littéralement nés dans la guerre, d’abord par la série de génocides commis contre les autochtones, puis par l’établissement d’une économie basée sur l’esclavage des Africains, ce qui a caractérisé la construction des fondements du capitalisme américain du 17ième au 19ième siècle. Ces histoires qu’on connaît et qu’on ne connaît pas vraiment s’ajoutent à des prédations sans fin commises par les États-Unis contre le Mexique, l’Amérique centrale et les Caraïbes, qui se sont par la suite poursuivies jusqu’au 20ième siècle.

Voici une société capitaliste « moderne » qui émerge dans un océan de sang et de boue.

Au 20ième siècle, tout bascule à nouveau. La foire d’empoigne entre les impérialistes européens (la Première et la Deuxième Guerre mondiale) libère un espace où les États-Unis se mettent sur la pole position. Ils interviennent avec les alliés alors que c’est déjà le début de la fin pour l’Allemagne et en visant surtout le théâtre Asie-Pacifique qu’ils convoitent contre le Japon, mis à terre en 1945 par les deux terribles bombes atomiques américaines.

De la guerre chaude à la guerre froide

Plus tard en Asie, les États-Unis mènent la guerre contre la Corée qui est surtout une guerre contre la Chine, avant de se lancer dans le marécage vietnamien. En Afrique et au Moyen-Orient, ils rescapent les dictatures qui résistent aux mouvements d’émancipation tout en construisant un réseau serré d’alliances où se trouvent Israël, l’Afrique du Sud de l’apartheid et l’Arabie saoudite. Dans les Amériques enfin, c’est l’appui systématique aux prédateurs dans le genre du général Pinochet et des tueurs qui sont mis à la tête du Brésil, de l’Argentine, du Guatemala. Entretemps, tous les moyens sont bons pour mettre fin à l’URSS et ses alliés, à travers une guerre pas si froide que cela et qui se termine davantage par l’implosion d’un régime en fin de course que par l’ingérence américaine. Le tout se termine à la fin du siècle avec les « guerres sans fin » évoquées plus haut. À mon avis, il ne semble pas que ce soient des « erreurs », nonobstant le cafouillis qui en est résulté. Il y avait une « logique » impériale selon laquelle les États-Unis avaient le « droit » de s’imposer comme hégémon du monde.

La nouvelle phase

Aujourd’hui après la débâcle en Afghanistan et en Irak, l’Empire est secoué. L’impact de la pandémie, les problèmes économiques structurels accumulés, l’état déliquescent créé par la polarisation entre la droite et l’ultra-droite d’une part, et l’establishment bipartisan sous l’influence de Wall Street et de Silicon Valley, reflètent une crise en profondeur. Pour autant nous rappelle Bello, les États-Unis sont loin en avance de tous les concurrents, y compris la Chine, sur le plan militaire. Les stratèges des think-tanks de Washington expliquent que cette supériorité risque d’être érodée dans les prochaines décennies (surtout si la Chine continue d’avancer) et qu’il faut bouger rapidement, dans les prochaines années, pour rétablir un ordre mondial basé sur la pax americana. Et c’est ainsi que l’Asie-Pacifique est en train de devenir un gigantesque terrain d’affrontement, avec des investissements militaires américains qui font tourner la tête.

La grande confrontation

Le scénario pessimiste du « grand jeu » qui se dessine entre Washington et Beijing pourrait mal virer, d’autant plus que les États-Unis peuvent mener des guerres « par procuration » avec leurs alliés subalternes de la région dont l’Inde, le Japon et l’Australie. Ils sont déjà en train de s’activer pour frapper les maillons faibles de la Chine, tant sur le plan géopolitique (Taiwan, Tibet, Hong Kong, Xinxiang) que sur le plan économique pour bloquer l’accès à la Chine aux secteurs de haute technologie où elle est déjà un gros joueur. L’État-parti chinois entretemps essaie de gagner du temps par des méga-projets (la nouvelle « route de la soie ») et également le verrouillage de la société chinoise sous la gouverne de l’autoritarisme sans partage.

L’heure des brasiers

Le scénario « optimiste » estime que ni l’un ni l’autre des deux géants, le déclinant (les États-Unis) et l’émergent (la Chine), n’ont les capacités de se confronter dans un contexte où la mondialisation capitaliste mondiale les lie l’un à l’autre d’une manière inextricable.

Reste dans l’équation ce qui est toujours sous-estimé : les peuples. À tellement d’endroits, ils disent basta. Ils se détachent des régimes pourris. Ils envahissent les places publiques. Leur nombre et leur intelligence politique et technologique compense en partie leurs faiblesses au niveau de la sécurité. D’où des face-à-face qui n’en finissent plus de finir, à Santiago, Delhi, Bangkok, Johannesburg, Paris, Sao Paulo, Mexico et ailleurs, et jusque dans les ghettos et les banlieues des grandes villes états-uniennes.

C’est l’heure des brasiers, disait le grand José Marti, nous encourageant à voir les lumières des résistances sortir des ténèbres de la prédation.

Article d’abord paru sur le site des Cahiers du socialisme

Correction et révision : Journal des Alternatives

Photo : Julien Maculan sur Unsplash

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