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Modernisation ou saccage de l’État

Jacques LÉTOURNEAU, 24 novembre 2003

Le Parti libéral du Québec passe à l’offensive. Six mois après son élection, le premier ministre Jean Charest nous propose une révision complète du rôle de l’État. Avec le dépôt en rafale de plusieurs projets de loi, les libéraux ouvrent la porte à la déréglementation, la sous-traitance et la privatisation. Cette « réingénirie », que certains surnomment « modernisation », ne vise rien de moins que le démantèlement de l’État québécois.

La formule Charest est classique. Elle est pratiquée partout au Canada depuis une bonne dizaine d’années. Depuis l’entrée en vigueur des accords de libre-échange, les politiciens de tout acabit achètent l’idée du néolibéralisme comme modèle de développement économique et social.

Les consultants privés embauchés par l’équipe libérale, carburant au libéralisme classique, défendent bec et ongles leur projet de partenariats privé-public. Le prétexte : une meilleure efficacité des services. Cette chimère, portée aussi par l’Institut économique de Montréal et le Conseil du patronat, nous entraîne tout droit vers un affrontement avec le gouvernement libéral.
Une refonte de l’État à saveur budgétaire
À peine sortis du déficit zéro, le PLQ nous replonge dans une révision complète des services publics. Brandissant le spectre du déficit et de la dette, le chef libéral donne le mandat à ses ministres d’envisager des partenariats avec le privé.

Une révision significative des crédits a donné le ton à une réduction importante des budgets. Le travail de sape de l’ex-vérificateur général concluait à un déficit de 3,5 milliards de dollars pour l’année financière en cours et de 3 milliards pour l’an prochain. Rappelons que sous la férule de Lucien Bouchard, un autre conservateur, Québec a imposé des compressions de l’ordre de 4,2 milliards sur trois ans avec les résultats désastreux que nous avons connus. Rappelons qu’à Montréal, neuf hôpitaux de courte durée ont fermé leurs portes. Selon l’Institut Fraser, depuis 1992, le nombre d’emplois dans la fonction publique est passé de 21,8 % de l’emploi total au Québec à 16,9 %, nous classant ainsi juste derrière l’Alberta et l’Ontario.

Avec les baisses d’impôt de cinq milliards et leurs conséquences sur les programmes et les services, les libéraux s’apprêtent à doubler la mise du Parti québécois. La facture est salée. Augmentation de cinq à sept dollars pour les places en garderie et développement du secteur privé ; compressions dans l’aide sociale et workfare pour les plus démunis ; réduction des budgets alloués au développement régional et disparition des instances de participation locale ; compressions massives en éducation, réforme de l’aide financière et menace de dégel des frais de scolarité universitaire ; privatisation et tarification de l’eau ; enfin décentralisation de la négociation dans le secteur de la santé et fusions massives des établissements. Bref, au nom de l’équilibre budgétaire, les libéraux nous entraînent tout droit vers un important déficit social.

Une attaque en règle contre les travailleurs

Lorsque le premier ministre s’est adressé aux gens d’affaires de la région de New York au début octobre, il leur a promis des conditions avantageuses pour leurs investissements. Jean Charest annonçait du même souffle son intention de défier le monde du travail.

Avec un taux de syndicalisation dépassant les 40 %, le Québec se classe premier dans les Amériques. Dans un contexte d’intégration continentale, il est clair que la question syndicale demeure onéreuse pour les chantres du libéralisme. Déjà, les libéraux ont déposé deux projets de loi visant à interdire la syndicalisation des ressources intermédiaires en santé et dans les services de garde en milieu familial. Niant le droit à la libre association, on vise à maintenir un bassin de main-d’œuvre bon marché, composé majoritairement de femmes.

Le gouvernement Charest veut aussi revoir les dispositions prévues au Code du travail pour faciliter le recours aux sous-contractants. Tant dans le secteur public que dans le secteur privé, les employeurs réclament depuis belle lurette des assouplissements législatifs afin d’utiliser davantage la sous-traitance. Que ce soit pour faciliter la privatisation des services de buanderie dans les hôpitaux ou encore réduire les coûts de production chez Bombardier, par exemple, le transfert vers un sous-traitant représente le moyen par excellence de réduire les coûts, encourageant ainsi le développement et l’utilisation du cheap labor.

Avec le dépôt du projet de loi 31, on vient d’exaucer les vœux des patrons ! Déjà émoussé sous la gouverne du PQ, l’article 45 du Code du travail fait maintenant l’objet d’une révision à la baisse. Quand on sait que près de la moitié des conventions collectives ne comportent aucune clause de protection contre la sous-traitance, c’est rien de moins qu’une guerre ouverte au travail syndiqué que vient de déclarer le Parti libéral.

Rupture ou continuité ?

Cette volonté de se démarquer du gouvernement précédent amène les libéraux à pousser encore plus loin la logique du désengagement de l’État. Les libéraux n’y vont pas avec le dos de la cuillère, mais ils n’inventent rien. Les sommets socio-économiques de Lucien Bouchard avaient déjà proposé une réduction du rôle de l’État. Le modèle proposé s’inspire fidèlement des politiques conservatrices de la droite canadienne.

En imposant la « modernisation » de l’État québécois, Jean Charest nous invite à descendre dans la rue et à décrier haut et fort le saccage proposé par l’équipe libérale. Il s’agit d’une bataille d’opinion publique, en raison des enjeux pour la société québécoise, mais également d’une bataille de terrain qu’il faudra engager. La réponse des mouvements sociaux doit être politique, s’appuyant sur nos alternatives, et ouverte sur l’important combat contre la globalisation marchande de nos sociétés.

Jacques Létourneau, collaboration spéciale


L’auteur est secrétaire général du Conseil central du Montréal métropolitain (CSN).