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Une histoire, deux souffrances. Un malade, deux consciences

Critique de Je suis Ariel Sharon de Yara El-Ghadban

Camille L., 1er décembre 2018

Dans son dernier roman, Yara El-Ghadban se met dans la peau – ou ce qu’il en reste – d’un homme qui a été imposé de force dans son histoire. En effet, la figure patriarcale de Ariel Sharon s’est insinuée contre leur gré dans la vie de tous les palestinien-nes durant plus de 70 ans et l’auteure, dans Je suis Ariel Sharon, met ses qualités de romancière en action pour s’assoir au chevet du monstre assoupi et lui raconter leur histoire commune dans ses termes à elle.

Ainsi, l’auteure ne brosse pas le portrait d’un être inhumain, dont la brutalité n’aurait d’égale que la médiocrité de son état d’apathie. A la place, la romancière nous invite à réfléchir à ce qui a amené un homme à devenir un tortionnaire impitoyable, et à questionner comment il est possible de vivre une vie (de tous les jours) en dirigeant l’exécution d’atrocités mondialement réprouvées.

L’histoire a fait le procès de Sharon en lui refusant le droit de mourir pendant huit années consécutives : en lui infligeant une « demi mort […] bien méritée ». Mais l’auteure ne s’arrête pas à cette justice conceptuelle. Elle replace dans un contexte humain, sensoriel et émotionnel, celui que l’on surnommait le « grand-père de la nation ». Elle le déshabille habilement de ses galons pour s’adresser franchement à lui - et à tous ses successeurs.

Cependant, Je suis Ariel Sharon n’est pas un essai politique. L’auteure évoque bien quelques souvenirs du « lion », ses faits d’armes sanguinaires, la colonisation féroce, le rouleau compresseur militaire du Knesset, autant de lieux communs à l’auteure et à toutes les femmes palestiniennes. Elle ne cherche cependant pas à mesurer la sévérité de la punition qui – quoi qu’elle puisse être – ne saurait constituer aucune forme de réconciliation.

Ainsi, ponctué de détails que la presse et les diverses biographies écrites au sujet de Sharon attestent, le roman développe son potentiel émotionnel. Plongé dans une salle d’hôpital, lugubre malgré l’effort de réanimation, solitaire malgré les visites intempestives, un homme est privé de sa capacité de vivre et réduit à l’état de spectateur impuissant. Entre les soins familiaux omniprésents et la froide rigueur de l’institution médicale, l’auteure vient se frayer un chemin jusqu’au contact de l’homme allongé là dans un état de « demi-vie ».

En ce sens, il s’agit également d’un roman féminin où le corps de l’homme, viril et autoritaire, est ici possédé par une femme, palestinienne qui plus est. L’espace qui entoure le monstre sioniste est assiégé et investi par l’auteure, par le Rossignol arabe qui vient susurrer à son oreille une histoire impitoyable où le rôle principal est joué par celui qui écoute – ou plutôt subit, sans possibilité de défense aucune. Ainsi faisant, l’auteure rapproprie un espace interdit jusqu’alors à une femme palestinienne et initie un dialogue dans ses propres termes grâce à la fiction et au pouvoir des mots.

Le titre est évocateur de cette volonté de réappropriation, de cette métamorphose littéraire que la romancière nous invite à explorer. Celle-ci ne cherche d’ailleurs pas à s’effacer et, dans la suite de ses précédents romans, elle accompagne la lecture de ses répliques hautes en couleurs. Tout au long de l’histoire, l’enfant à la chevelure ébouriffée qui partageait secrets et rêves à son ami l’Oiseau (dans son premier roman, L’ombre de l’olivier, publié en 2011) revient faire de l’œil au lecteur-trice et ajoute à la gravité de la situation la magie du conte vécu au travers des yeux des plus jeunes.

Finalement, usant de toutes les tonalités littéraires, la prose de Yara El-Ghadban vient déplacer le regard. Habitué-e de l’histoire rabâchée des manuels scolaires et autres majors des médias, le lecteur-trice sera transporté-e dans l’œil du cyclone, dans le calme apparent de l’hôpital, enveloppé-e au plus près par la guerre qui continue sa déflagration. Moins naïf-ve, il-elle se laissera emporter par le contexte et la plume qui conjuguent avec panache émotions et histoire(s). A lire sans attendre.


Yara El-Ghadban,
Je suis Ariel Sharon,
Mémoire d’encrier,
Parution : 12 septembre 2018
128 pages | ISBN : 978-2-89712-568-4