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Mexique : une nécessaire solidarité

Martin Barrios, Omar Esparza , 16 novembre 2018

Alors qu’une nouvelle entente commerciale tripartite États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC) vient d’être conclue pour remplacer l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), la réalité des impacts du libre-échange au Mexique demeure la partie invisibilisée d’un rapport de force inégal qui défavorise diverses communautés ainsi que les travailleuses et des travailleurs précarisé-es. C’est le cas de la ville de Tehuacan, où se trouvent des maquiladoras de nombreuses multinationales du secteur de l’industrie textile et qui est connue comme la capitale de la production du jeans au Mexique. Face à la pollution des cours d’eau, la négation des droits du travail, mais aussi les méga-projets énergétiques tels que le projet de barrages hydroélectriques Coyolapa-Atzatlan, qui alimenterait en énergie la compagnie minière Autlán dans la Sierra Norte, les communautés en résistance s’organisent et demandent la solidarité internationale.

En octobre, l’organisation CISO tenait la rencontre Du Mexique au Québec : luttes syndicales et défense du territoire pour présenter les perspectives de deux invités du Mexique : Martin Barrios, de la Comision de Derechos Humanos y Laborales del Valle de Tehuacan et Omar Esparza, du Movimiento Agrario Indigena Zapatista (MAIZ).

Le Journal des Alternatives (JdA) a profité de leur passage à Montréal pour s’entretenir avec eux afin d’en connaître davantage sur leurs luttes.

JdA : Est-ce que vous pouvez nous expliquer le contexte de votre tournée au Québec et ce que vous voudriez transmettre comme information, ce que vous venez dénoncer ?

Martin Barrios : Nous sommes venus ici pour dénoncer deux choses principalement, premièrement les conditions de travail dans les entreprises maquiladoras de l’industrie textile et de confection, plus précisément les maquiladoras de confection de jeans à Tehuacan, en vue de l’exportation sur les marchés du Canada, des États-Unis et de l’Europe. À Tehuacan, on retrouve les marques Levi’s, Gap, Calvin Klein, Donna Karan, Tommy Hilfiger, entre autres et surtout des entreprises américaines, mais il y a aussi la multinationale espagnole Zara. Les maquiladoras signifient l’exploitation. Il faut préciser que le contexte de Tehuacan n’est pas très différent de ce qui peut se passer au Bangladesh, en Chine, au Guatemala, ou au El Salvador. Dans toutes les « maquilandias » du monde, les conditions sont similaires et très mauvaises : les salaires sont très bas, les conditions sont malsaines, les travailleurs sont exposés aux produits toxiques, des enfants sont employés dans ces ateliers de misère, très peu de travailleurs sont syndiqués. Ceux qui sont syndiqués sont affiliés à des syndicats non démocratiques, des syndicats qui défendent les employeurs et non les travailleurs. De plus, les gens vivent dans des conditions très précaires, notamment en ce qui a trait aux conditions de logement. Les employeurs font d’immenses profits et pour les travailleurs, c’est tout juste une question de survie. La confection de jeans génère des problèmes de contamination des eaux en raison des rejets de colorants chimiques : dans la ville de Tehuacan, les eaux sont bleues et ne sont pas traitées !

Omar Esparza : De plus, nous venons ici pour la construction de la solidarité internationale, pour dénoncer les abus que subit le pays en termes de violence, notamment les conséquences de la réforme énergétique initiée sous Peña-Nieto et l’ouverture aux investissements étrangers. Les compagnies minières, notamment canadiennes, leurs politiques extractivistes menées au Mexique et dans toute l’Amérique latine, engendrent beaucoup de violence : que ce soit les déplacements forcés des communautés, les assassinats de défenseurs-ses du territoire, de défenseurs-ses des droits humains, des voix qui critiquent le gouvernement, comme les journalistes. Au Mexique, au cours des dernières années, il y a eu plus de 200 000 morts et officiellement 35 000 personnes disparues, mais selon nous, c’est deux fois ce chiffre. Nous souhaitons rendre visible ce qui est vécu au Mexique.

JdA : Quels ont été les impacts et les implications de l’ALENA, en vigueur depuis 1994, pour vos communautés et que pensez-vous de la nouvelle entente de libre-échange ?

Omar Esparza : Pour ce qui est de la question paysanne ou des territoires des peuples autochtones, le gouvernement de Felipe Calderón, et ensuite celui de Peña Nieto, a concédé 30% du territoire mexicain aux projets extractivistes, et de cette portion, c’est presque 80% à des compagnies minières canadiennes. Nous disons que c’est une violation des traités internationaux sur les droits et la culture autochtones, comme la Convention 169 de l’OIT et que ces permis d’exploitation accordés par les gouvernements sont illégaux et illégitimes parce qu’ils n’ont pas fait l’objet de consultations, comme l’exige la Convention 169 de l’OIT, signée et ratifiée par le Mexique. L’ALENA n’a apporté aucun avantage aux peuples et aux communautés autochtones, bien au contraire. Nous avons vécu 24 ans dans la pauvreté, la misère et l’inégalité. L’accord a eu comme conséquence l’affaiblissement de la souveraineté des paysans, l’affaiblissement de la souveraineté alimentaire en raison de l’importation de céréales, alors que nous étions nous-mêmes producteurs de céréales. Les paysans perdent leurs sources de revenus, cela a entraîné l’abandon de la terre, mais aussi la misère et la pauvreté et une migration très forte.

Martin Barrios : L’ALENA est un cauchemar, en termes de dégradation de conditions de travail et d’environnement. Ironiquement, l’ALENA original comportait deux accords parallèles sur les questions de travail et l’environnement, mais ils n’ont jamais apporté quoi que ce soit pour renforcer les droits dans les faits... Ce qu’on peut dire avec l’ALENA, c’est que le Mexique est devenu une grande maquiladora, surtout pour les États-Unis. Des milliers de citoyens autochtones ont quitté leurs communautés en espérant une vie meilleure en travaillant dans le monde de la maquiladora. Ce qu’ils y ont trouvé, ce sont de bas salaires, l’exploitation de la main-d’œuvre et le chômage. Nous doutons que la nouvelle entente de libre-échange négociée avec le Canada et les États-Unis aura un impact sur l’amélioration des salaires ou les conditions de vie de la classe ouvrière. Au Mexique, nous sommes sur le point de changer de gouvernement avec la prise de pouvoir de Andrés Manuel López Obrador (Amlo), le 1er décembre 2018. Certains secteurs de la société ont des attentes très élevées, je dirais trop élevées, sur la politique des salaires et de l’emploi d’Amlo. D’autres secteurs ont voté pour Amlo, mais n’entretiennent pas d’attentes irréalistes. Sa marge de manœuvre est très limitée. Il ne s’est pas opposé à la signature de la nouvelle entente de libre-échange et il est difficile de croire qu’il y aura un réel changement des conditions de travail en un mandat de six ans.

Nous, au Mexique, nous avons principalement des syndicats patronaux qui défendent les intérêts des employeurs. Prenons l’exemple de l’industrie textile à Tehuacan. Il y a environ 75 000 travailleurs dans la région de Tehuacan qui travaillent dans les maquiladoras. Seulement 2 % ou 2,5 % de ces travailleurs sont syndiqués. D’autre part, 100% des travailleurs syndiqués sont affiliés aux syndicats patronaux, comme la Confederacion de Trabajadores de Mexico, la Confederacion Revolucionaria de Obreros y Campesinos, la Confederacion regional de Obreros de Mexico. Ces syndicats comptent 70 à 100 ans d’existence et ont été un élément fondamental du corporatisme mexicain.

Nous sommes encore loin de consolider une démocratie non seulement électorale, mais ouvrière, où les travailleurs peuvent choisir leurs syndicats, de sorte qu’ils puissent négocier collectivement. Mais sans cela, les conditions des travailleurs continueront de reculer et ils perdront les gains acquis au cours des 100 dernières années.

JdA  : Quels sont les projets et positions d’Amlo en matière de politiques et conditions de travail que vous considérez comme des points positifs ?

Martin Barrios : Un aspect positif est la nomination en tant que Ministre du travail de Luisa María Alcalde, qui est une jeune juriste et la fille d’Arturo Alcalde Justiniani et de Bertha Luján, tous deux des syndicalistes démocratiques. Amlo a indiqué qu’il respectera les obligations du Mexique contenus dans les traités avec l’Organisation internationale du Travail (OIT) et il propose une augmentation du salaire minimum (NDLR : le salaire minimum actuel est de 88,36 pesos par jour, soit environ 5,75 CAD). Cette proposition a suscité beaucoup de controverse, du côté des employeurs, qui ont mis de l’avant la crainte des effets sur l’inflation et sur le coût du panier de consommation. Mais tout n’est pas du ressort du cabinet présidentiel : nous avons un nouveau Congrès, une Chambre haute et une Chambre basse, qui a récemment ratifié la Convention n° 98 de l’OIT sur la liberté syndicale, ce qui est de bon augure pour la démocratisation des syndicats mexicains. Le Congrès a annoncé que la Commission Nationale des Salaires Minimums disparaîtrait, ce qui je trouve serait une bonne chose, puisque cette Commission a été en fait l’instance qui a empêché de hausser des salaires à des niveaux décents pour les travailleurs. Nous voyons aussi que les syndicats qui ont soutenu le régime du PRI et du PAN au cours des 80 dernières années, des syndicats de secteurs variés, tels que les domaines des communications, de la construction, du cinéma, de l’industrie chimique, de l’industrie alimentaire, etc., sont réticents face aux propositions d’Amlo. Cela nous inquiète. Ils s’accrochent à leurs privilèges : par exemple, certains dirigeants sont depuis 40 ans au pouvoir et ne veulent pas le quitter !

JdA : Pouvez-vous nous parler de la résistance contre les compagnies minières et l’extractivisme dans la région ?

Omar Esparza  : Une lutte importante existe contre l’industrie minière canadienne, contre plusieurs mégaprojets en cours de réalisation. Dans la région de Tehuacan, il y a un projet de Linear Gold Corp (NDLR : entreprise canadienne) de 2500 hectares. Il n’y a pas eu de processus d’information ; c’est ce qui aggrave la situation, de ne pas connaître les impacts sur l’environnement et la santé de tels projets. Nous luttons aussi dans la Sierra Negra de Puebla contre la compagnie minière Autlán, qui se consacre au traitement de manganèse. La compagnie minière Autlán est la propriété de l’un des hommes les plus riches du Mexique, José Rivero-Larrea, à la tête du Grupo Ferrominero. Cette compagnie veut construire un projet hydroélectrique destiné à ses besoins de production, ce qui est possible depuis la réforme énergétique en raison de l’ouverture du marché énergétique. Ce projet hydroélectrique est mis de l’avant sans consultation préalable avec les communautés autochtones de la région. Il en est résulté des agressions, des confrontations, des divisions entre communautés : c’est une méthodologie, une pratique commune des compagnies minières mexicaines, canadiennes, et autres. En plus de menaces intenses que reçoivent nos camarades ainsi que nous-mêmes, notre préoccupation la plus grave est la disparition, le 23 août dernier, de notre camarade Sergio Rivera Hernández. C’est un militant de l’organisation Movimiento Agrario Indigena Zapatista (MAIZ). Sa disparition a eu lieu en plein jour, devant de nombreux témoins. Jusqu’à présent, nous ne savons pas où il se trouve. Les institutions judiciaires mexicaines sont faibles, elles ont échoué à rendre justice. Toute cette violence dans le pays semble ne pas avoir de fin. Le capital transnational fait des alliances avec le crime organisé et les autorités, ce qui donne lieu à des crimes et des disparitions comme le cas de Sergio Rivera Hernández.

JdA : Quelles formes peuvent prendre les solidarités internationales face à la situation au Mexique ?

Omar Esparza : La seule façon de faire cesser cette politique mondiale destructrice est d’agir à l’échelle mondiale. Les gouvernements ne font rien pour l’arrêter. Nous devons commencer à construire, comme auparavant, des actions de mobilisation sociale dans toutes les parties du monde où ces entreprises génèrent des dévastations. Nous souhaitons des ponts de solidarité parce que seuls nous ne pouvons pas arrêter ces mégaprojets. Ce qui arrive à nos territoires, où la nourriture est produite, est relié aux villes et au monde. Les défis sont nombreux, mais l’un d’entre eux est de construire cette lutte ouvrière au niveau international, ce qui va aussi de pair avec le mouvement autochtone international et la société civile consciente. Nous devrions avoir une compréhension précise du fait que la « maison commune » de tous est en danger. Aussi, il faut générer la prise de conscience qu’il y a des personnes responsables, ces responsables sont identifiables. Il est nécessaire d’avoir des exigences envers les autorités, pour faire cesser les pratiques illégales qui sont commises en Amérique latine et dans nos territoires au Mexique.

Martin Barrios  : Maintenant, avec le nouveau gouvernement, la solidarité internationale est de la plus haute importance pour garantir le droit à la vie. Les défenseurs du territoire sont assassinés au Mexique, dont ceux qui luttent contre les compagnies minières, contre les pipelines. Nous risquons de perdre la vie. Beaucoup déjà ont sacrifié leur vie, ont dû fuir, ont dû migrer, en raison des violences que ces entreprises ont engendrées, comme de semer la terreur, assassiner, commettre des disparitions forcées, menacer, pour que nous cessions de défendre nos territoires.

Je voudrais dire aux gens du Canada de faire pression sur les compagnies minières canadiennes. Ce pourra être à travers notamment du futur ombudsman responsable de surveiller les entreprises canadiennes à l’étranger qui devra être nommé prochainement. Aussi, au moment d’acheter un vêtement, que ce soit une veste en jeans, un pantalon ou autre, de prendre conscience qu’un travailleur exploité est derrière la confection de ce vêtement. Il faut que les consommateurs sachent que derrière un téléphone cellulaire, ou n’importe quel produit technologique, il y a une mine qui a peut-être détruit une forêt, déplacé un village, de sorte que les gens qui consomment ces produits, puissent aussi faire pression pour que les entreprises corrigent leurs mauvaises pratiques. Ce que nous voulons, c’est qu’il n’y ait plus d’exploitation minière au Mexique. L’exploitation minière n’a absolument rien laissé de bon pour les Mexicains : elle a détruit des montagnes, des vallées, a pollué des villages entiers, les eaux et les rivières. Des militants comme Mariano Abarca ont été assassinés, des militants comme notre camarade Sergio Rivera ont disparu. Les Mexicains veulent vivre dans un pays démocratique à tous points de vue. Nous devons tous ensemble faire pression pour que les choses changent sous l’administration de Amlo, en vue d’un programme social pour le respect des droits humains au Mexique.

NB. Le masculin a été utilisé dans le seul but d’alléger le texte.


** Après la réalisation de l’entrevue, le Journal a été indigné d’apprendre que le 15 octobre des inconnus sont entrés de force dans les bureaux du MAIZ à Tehuacan, volant un ordinateur avec des informations de l’organisation. Omar et Martin ont également reçu des menaces. Nous tenons à exprimer notre solidarité avec eux et dénoncer les actes qui créent un climat d’intimidation pour dissuader les militants et défenseurs des territoires de continuer à faire leur travail. Plus de détails : https://www.ciso.qc.ca/solidarite-avec-le-mouvement-agraire-autochtone-zapatiste/