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Brésil, urgent : tout faire pour empêcher la victoire de Lula et du PT

João Whitaker, 6 September 2018

D’abord publié sur le site de Autres Brésils

Depuis l’incarcération de Lula, les événements se suivent selon le scénario très précis mis en place par la droite brésilienne, dont l’objectif, aujourd’hui plus clair que jamais, est d’empêcher l’ancien président de revenir au pouvoir. Mais ce scénario a apparemment tout prévu, sauf une chose : que Lula, même en prison, voit sa popularité croître jour après jour, au point presque de pouvoir gagner les élections au premier tour, selon les sondages actuels (Lula a 41% des intentions de vote selon un sondage du 02/09).

Le PT - Parti des Travailleurs a, de son côté, mis en place sa stratégie, sous la houlette du génie politique qu’est Lula, qui depuis la prison, réussit tant bien que mal à se réunir avec ses proches. Nous avions déjà anticipé, dans l’article précédent, les principaux éléments de cette stratégie : 1 - maintenir la candidature jusqu’au dernier moment, pour qu’il soit clair, dès que Lula serait empêché de participer à l’élection, qu’il n’est plus candidat non pas parce qu’il aurait accepté sa culpabilité et se serait retiré de plein gré, mais parce que les élites brésiliennes l’ont persécuté avec des accusations insensées avec l’objectif très clair de l’éliminer de la dispute électorale ; 2 - Désigner l’ancien maire de Sao Paulo, Fernando Haddad, comme candidat à la vice présidence, pour qu’il assume la candidature dans le cas où celle de Lula serait finalement invalidée, ce qui est le plus probable, recevant alors le transfert des votes de Lula, devenant automatiquement un très fort prétendant à la victoire.

Haddad présente l’avantage d’être un politique qui dialogue avec tous les secteurs, étant « acceptable » par certains secteurs de la droite. Ainsi, il est sous-entendu qu’il résoudrait aussi le « problème » Lula que la droite a elle même créé en l’incarcérant, car seul un président du PT aurait la légitimité de la victoire en l’absence de Lula. Tout autre devra supporter le poids d’avoir l’ombre de Lula qui, de sa prison, aurait eu le double des votes du président élu. Le PT et Lula, sans doute, savent cela très bien. C’est ce qui s’est passé, et Haddad court le pays comme vice d’un candidat qui ne peut pas apparaître en public, car en prison.

La droite et les médias qui la soutiennent sont très inquiets. La stratégie du PT, bien que à haut risque, a de fortes chances de succès. Haddad, dans le « Nordeste », région où Lula fait presque l’unanimité, est reçu comme le prochain président par des dizaines de milliers de manifestants. Les médias cachent ces images, qui cependant courent les réseaux sociaux. Il faut donc décider si Lula pourra ou non apparaître dans le « programme électoral » du PT et de Haddad, émission télévisée quotidienne à laquelle tous les candidats ont droit, et qui commence cette semaine. Mais le résultat de cette décision est connu d’avance. Sans aucune base juridique, les juges qui persécutent Lula essayent de faire supprimer l’image de l’ex-président de toute publicité électorale du PT.

Alors que la loi ne retire pas les droits politiques de Lula, car, souvenons-nous, il n’a pas été condamné définitivement, mais incarcéré après la deuxième instance de son jugement suite à une décision polémique et unique de la Cour Suprême, qui avec cela a tout simplement ignoré la Constitution. Celle-ci garantit en effet le droit de toute personne à rester en liberté jusqu’à la dernière instance de son jugement. Pas pour Lula. Tout cela est trés scandaleux, plus encore si l’on observe le jugement qui a conduit Lula en prison, une accusation mal montée autour d’un supposé appartement triplex que Lula aurait reçu en échange de contrats milliardaires avec le géant public du pétrole (Petrobras). Une accusation insensée qui, en plus, est remplie d’imprécisions, accusations infondées basées sur des délations non prouvées, et manipulation des preuves par le juge d’instruction (cliquez ici pour voir l’article précédent).

Le PT a donc maintenu sa stratégie de déclarer Lula candidat, puisque ses droits politiques ne sont pas annulés. La position du Parti a reçu un énorme renfort après la décision du Comité de l’ONU pour les Droits Humains, qui a officiellement determiné que le Brésil romprait avec le traité international dont il est signataire s’il ne permettait pas à Lula de participer pleinement à la campagne électorale. De plus, du Pape François (qui a envoyé un représentant rendre visite à Lula) à Adolfo Peres Esquivel, des dizaines de personnalités mondiales se sont prononcées en faveur de Lula, dénonçant la fragilité des accusations et la visible persecution en cours, qui ne vise en fait qu’a l´empêcher d’être candidat.

Les élites brésiliennes ont peur de lui et, comme au temps de la dictature, n’ont que faire de l’opinion de l’ONU ou de qui que se soit. Un journaliste de la Globo, le grand groupe médiatique qui participe activement au Coup d’État, a annoncé sur un programme national que la décision de l’ONU était une « Fake news ». La Globo et les médias, d’ailleurs, contrevenant à la loi électorale et à la Constitution, ne donnent aucune information sur la campagne de Lula-Haddad, et ne les invitent pas aux débats. Ils ont décidé, par eux-mêmes que Lula et Haddad n’en avaient pas le droit.

Cette semaine, le Tribunal Supérieur Electoral a annoncé officiellement que Lula ne pourrait pas se présenter aux élections (quelle surprise !). Sur quelles bases ont-ils décidé cela, puisque du point de vue juridique, la situation de Lula ne lui a pas enlevé ses droits politiques, comme l’a trés bien indiqué la commission de l’ONU ? Sur la base d’une loi trés importante pour notre démocratie, dans le domaine de la justice électorale (et non pas criminelle, dont relève le procès de Lula sur le triplex) que Lula lui même avait sanctionnée, qui interdit aux personnes ayant été condamnées en deuxième instance, par un tribunal collectif, de se présenter aux élections.

Sauf que si cette loi a été invoquée par les juges du tribunal électoral, ils ont malicieusement ignoré l’un de ses articles, qui dit que cette interdiction peut être éventuellement suspendue s’il existe un recours en appel « plausible » de la part des avocats de défense du candidat. Or, l’appel « plausible » est basé sur le fait que le candidat en question à été emmené en deuxième instance avec le seu objectif de le rendre « jugeable » par cette loi. En effet, tout mène à croire que le jugement de Lula en deuxième instance par un jury collectif, en faisant passer son dossier devant des centaines d’autres qui attendent d’être jugés depuis des années, s’est fait justement pour le faire tomber dans les griffes de cette loi électorale, dans une trés visible manœuvre de persecution. L’appel plausible, enfin, est basé sur le fair que ce candidat reçoit les intentions de vote de près de la moitié de la population brésilienne, pouvant éventuellement être élu au premier tour.

Ne serait-il pas plus salutaire pour la démocratie de considérer « plausible » la volonté démocratique de la population, surtout face à des accusations qui sont fragiles et n’ont même pas été jugées dans toutes les instances ? Ne serait-il pas logique d’accepter comme plausible le fait qu’une commission de l’ONU s’est elle-même prononcée sur le sujet ?

Mais non, ce serait d’une énorme ingénuité penser que les élites brésiliennes ont mis en place un coup d’État qui se prolonge depuis 2016 et l’éviction de la présidente Dilma, pour empêcher Lula d’être candidat, et qu’elles iraient allègrement tout gâcher maintenant lors du jugement de sa candidature. Alors que dans plus d’une centaine de cas, ces dernières années, le tribunal électoral a jugé « plausible » des recours de candidats leur permettant de se présenter malgré des condamnations (souvent bien plus réelles et graves que celles inventées contre Lula), pour l’ex-président, tout ces faits sont solennellement ignorés.