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AMLO et la « quatrième transformation » du Mexique: attentes et contradictions

Germán Hernández, 6 August 2018

Le 1er juillet 2018 résonnera sans aucun doute comme une date remarquable pour l’histoire contemporaine du Mexique. Candidat pour la troisième fois consécutive, Andrés Manuel López Obrador, portant les couleurs du parti Morena (Mouvement de régénération nationale), a remporté les élections présidentielles et entreprendra un mandat pour la période allant de 2018 à 2024. Dans la nuit du 1er juillet, AMLO a prononcé un discours au Zócalo qui a apaisé les consciences des milieux d’affaires, une allocution de type néolibéral, qui prenait soin de préciser qu’il n’y aurait pas d’expropriations ni de nationalisations et, bien au contraire, que c’est la corruption et l’impunité qui sont à la source de tous les problèmes. De cette manière, les grandes attentes suscitées par le politicien originaire de l’État de Tabasco tout au long de sa campagne voyaient déjà poindre des lendemains qui déchantent.

Une bonne partie de ces attentes tient à la diversité pragmatique qui caractérise le cabinet formé par AMLO, la forte présence de personnages liés à la droite, au conservatisme religieux et économique, en comparaison avec la faible représentativité de leaders sociaux et de militants historiques de la gauche partisane. Ce déséquilibre nous amène à réfléchir à la direction que prendra le pays et à ce qui caractérisera le sexennat de López Obrador.

Alors, face à ces attentes, quelle idée pouvons-nous avoir de la plate-forme politique et du cabinet en charge du « lopezobradorisme » actuel ? Tout semble indiquer que les réponses émergeront au fur et à mesure que le sexennat sera mis en marche. Cependant, parmi les différentes propositions de travail qu’AMLO entend concrétiser, deux projets se distinguent en ce début de sexennat (pré-sexennat, pour être plus précis) et nous permettent de voir la direction prise : la construction du Nouvel aéroport international de Mexico (NAICM) et le projet des Zones Économiques Spéciales (ZES), dont fait partie le projet du Corridor transisthmique.

En ce qui concerne le projet de construction du NAICM, les coûts sont actuellement estimés à plus de 250 milliards de pesos. Selon l’Institut d’Ingénierie de l’UNAM, compte tenu de considérations techniques et hydrauliques, le site choisi, une zone boueuse et d’affaissement des terres, parcouru de 9 rivières, est jugé comme non viable. L’investissement de fonds de pension et l’octroi de contrats s’élévant à des millions de dollars à des groupes d’entreprises, dont l’actionnaire principal est Carlos Slim (l’un des 10 hommes d’affaires les plus riches du monde et à la tête d’un empire des télécommunications), sont des aspects également critiqués. En outre, différents peuples de la région du lac Texcoco exigent depuis plus de 17 ans que le projet fasse l’objet d’une ample consultation auprès de leurs communautés avant d’aller de l’avant.

Ainsi, le 4 juillet dernier, le Front populaire de défense de la Terre (Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra - FPDT) a fait parvenir une lettre à AMLO dans laquelle il indique ce qu’a signifié la lutte contre cette construction et pour la défense de la Terre, ainsi que les épisodes de répression subis par le peuple d’Atenco durant le fatidique mois de mai 2006. Dans cette lettre, le Front rappelle qu’AMLO avait été pratiquement le seul candidat ayant défendu la position de la non viabilité du projet et qu’il avait envisagé de le soumettre à évaluation. Enfin, le Front invite AMLO à venir le rencontrer, afin que les groupes organisés en son sein soient reconnus comme des interlocuteurs et des acteurs sociaux de résistance à ce projet, dans la perspective de cette nouvelle vie recherchée et promise par la nouvelle administration. Jusqu’à présent, AMLO et/ou son équipe n’a pas saisi cette perche tendue et on soupçonne qu’il n’y donnera pas suite.

Cette attitude laisse à desirer. Alors qu’il était candidat, López Obrador a tenu une réunion de travail avec Carlos Slim. À la suite de cette réunion, AMLO a changé sa position et son discours concernant la NAICM. D’opposant radical, il est devenu partisan de cette construction. Actuellement, le projet de NAICM est entrepris à approximativement 10% et ce, malgré le fait que différents opposants ont fait valoir des arguments qui sonnent l’alarme sur l’impact environnemental et écologique de ce projet pour la Vallée du Mexique, une zone reconnue comme zone lacustre. Malgré ces alertes, la construction suit son cours.

L’autre grand projet qu’AMLO et de son équipe poursuivront sans doute est la construction des Zones Économiques Spéciales (ZES), un projet de développement d’infrastructures ferroviaires, portuaires, routières et aéroportuaires dans différentes régions du pays, un développement visant l’industrialisation et l’attrait des investissements privés. Différentes zones ont été ciblées dans le cadre de ce projet, notamment celles de Michoacán, Oaxaca, Chiapas, Veracruz et Yucatán pour une première phase. Les États de Tabasco et Campeche, des zones portuaires et d’extraction d’hydrocarbures, sont envisagés pour une deuxième phase. Pour la troisième étape, les zones d’Hidalgo et de Puebla seraient convoitées, reconnues pour être des zones à vocation textile et automobile, principalement.

La gestion du projet de NAICM et le contexte de l’industrie extractive nous permettent de prédire que l’établissement et le développement des ZES s’accompagneront de la dégradation de l’environnement et du tissu social. On craint que ce projet ait les impacts suivants : la contamination de l’eau par les ordures et la décomposition, la déforestation et le détournement de cours d’eau, affectant à la fois les écosystèmes et les communautés autochtones, comme cela s’est produit dans plusieurs cas de projets miniers canadiens.

L’arrogance des autorités est un fait archiconnu, quel que soit le parti, et la condescendance envers les communautés autochtones et paysannes, surtout quand il s’agit de les dépouiller de leurs terres. Également, le traitement médiatique réservé aux communautés autochtones et aux groupes autochtones qui résistent à la dépossession, les faisant passer comme anti-progrès et anti-dialogue, sert à mobiliser l’opinion publique contre eux, alors que se prépare une attaque militaire et / ou policière contre lesdites communautés et / ou leurs principaux dirigeants. Nous devrons nous rappeler que le cabinet proposé par AMLO est composé de personnalités telles que Esteban Moctezuma, dont la figure rappelle des épisodes de trahison et de répression envers les communautés zapatistes. Ainsi, il ne serait pas étrange que sa stratégie soit la construction de grands projets d’infrastructure ou de favoriser l’établissement d’entreprises, allant ainsi à l’encontre de la volonté et la résistance des peuples et des communautés autochtones.

De cette manière, la « quatrième transformation » [1] recherchée par le Mexique présente plusieurs angles d’interprétation et des contradictions. Malgré le profil social attribué au « lopezobradorisme », le pragmatisme politique et l’accent mis sur la promotion des intérêts des secteurs d’affaires sont également présents dans son discours. On ne peut nier la bonne foi de ses partisans, mais AMLO peut être considéré comme une antithèse de ce qui le caractérisait lors de ses premières années et ses premières campagnes électorales. Les groupes qui, à ce moment-là, l’avaient accusé d’être « un danger pour le Mexique », l’ont aujourd’hui mené à la présidence. De cette manière, AMLO joue son capital politique en établissant un programme gouvernemental dans le contexte de ces contradictions qui peuvent transformer la « quatrième transformation » du Mexique en ni plus ni moins que quelques réformes, s’inscrivant dans une rhétorique partisane et de bonnes intentions.


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[1] Il s’agit du nom familier donné à la vision de gouvernement proposée par AMLO.