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Les casseurs du G7, petit conte situationniste

Marcos Ancelovici, 4 juillet 2018

On nous avait prévenu. On nous l’a dit et redit, à la télé, à la radio, dans les journaux, des centaines, des milliers, de fois. Tel l’hiver dans « Game of Thrones », la casse était en chemin, avançait, inexorablement, et serait bientôt à nos portes. Alors, les hordes de barbares déferleraient sur Québec et la Malbaie, rasant tout sur leur passage.

Animés par la peur, des commerçants de Québec placardèrent leur commerce comme on se prépare au passage d’un ouragan. Certaines personnes ont, certes, essayé de prévenir le pire en nous invitant à résister en restant « beaux et dignes ». D’autres ont organisé, dans un élan à la fois fou et généreux, une incroyable alliance de 12h qui les amené à discuter sous un chapiteau et à tourner en rond dans le vieux Québec. Et d’autres encore, des enragés constitués en réseau, ont marché et scandé sans répit dans les rues, allant même jusqu’à organiser une petite promenade matinale dans un parking de la route 138.

Mais en vain. Rien n’y fit. Tel que prédit, les casseurs arrivèrent, surmontant obstacles et remparts, déjouant les embuscades les plus sournoises comme les pièges les plus subtils. Ayant préparé leur coup longtemps à l’avance et bénéficiant de la confiance des habitant-e-s de la région grâce à une utilisation savamment dosée de la propagande par le fait, le noyau des casseurs a pu squatter le Manoir Richelieu, à la Malbaie, pendant deux jours et, de là, déployer des commandos de Black Blocs équipés de casques, gilets pare-balles, masques à gaz, matraques et fusils. Ceux-ci, démontrant que la hiérarchie peut parfois s’avérer porteuse, ont imposé le rythme de leurs bottes dans les rues de la capitale. Ils étaient partout, à la fois fugaces et omniprésents, sachant qu’ils n’auraient pas de sitôt une telle occasion de s’approprier une ville entière. La population, terrorisée, se terrait dans les chaumières tandis que les hordes de casseurs parcouraient les rues sans gêne, provocantes et victorieuses, poussant l’insulte jusqu’à utiliser des bus pour se déplacer sans effort et à faire des « selfies » de groupe devant l’Assemblée nationale.

Les dégâts ont dépassé les pires cauchemars. Plus de 600 millions de dollars en pertes, des commerçants qui ont vu leur chiffre d’affaire s’effondrer, des écoles et des CPE fermés, dix milles fonctionnaires en fuite essayant désespérément de rejoindre Montréal, tandis que notre Assemblée nationale, pourtant symbole d’une démocratie dont nous sommes si fiers, gisait là, abandonnée de tous et de toutes. Pendant un bref instant, quelques personnes pensèrent voir dans ce vide l’insurrection qui vient et l’occasion tant rêvée de destituer le pouvoir depuis la terrasse d’un café. La situation n’avait pas échappé à un petit groupe de trotskistes qui furent tentés de les rejoindre, mais se ressaisirent face à une conjoncture qui n’était pas encore assez mûre. Les bons stratèges savent saisir la réalité des rapports de force et frapper au bon moment. Patience.

Pendant ce temps, à la Malbaie, tandis que le monde entier avait les yeux braqués sur la casse qui frappait la pauvre ville de Québec, le noyau des casseurs, fidèle à sa logique affinitaire, complotait en secret. Trudeau affirma que son collectif avait prévu de continuer à viser l’environnement à grands coup de pipelines. Il souligna d’ailleurs avec sarcasme que le Manoir Richelieu se trouvait sur un territoire autochtone non-cédé, ce qui provoqua un fou rire généralisé. Macron, de son côté, expliqua que son groupe s’était bien amusé à casser le Code du travail et qu’il pensait désormais se concentrer un peu sur les universités. May, quant à elle, raconta tout le plaisir que son groupuscule avait éprouvé durant la campagne du Brexit et appréhendait avec excitation la perspective de déporter davantage de migrants vers Calais, histoire d’emmerder les Français. Abe et Conte étaient sur le point d’exposer leurs priorités lorsque Merkel sortit de la cuisine en claquant la porte, scandalisée que les autres ne soient pas venus l’aider : « Tout le monde veut faire de la casse, mais personne ne veut faire la vaisselle ! », lança-t-elle indignée.

Enfin, Trump, assis dans un coin, ne voyait pas trop l’intérêt de telles rencontres. Fin lecteur du Comité invisible, il se plaisait à remarquer qu’elles étaient « le lieu où l’on est contraint d’écouter des conneries sans pouvoir répliquer ». Homme d’action, il préférait l’ivresse de la casse aux délibérations sans fin. Il pensait d’ailleurs que l’unique mérite de ce G7 était d’avoir fait de la misère de ces rencontres « non plus une certitude théorique mais une expérience vécue en commun ».

À l’aube du troisième jour, les hordes de casseurs sonnèrent la dispersion et partirent vers d’autres contrées. Les membres du noyau avaient déjà quitté le Manoir Richelieu et travaillaient à leurs prochains coups. La population commença alors à sortir de sa torpeur et à constater l’étendue des dégâts avec émotion. Outrée, elle décréta qu’on ne l’y reprendrait plus et qu’elle s’empresserait, dès les prochaines élections, de mettre à la tête du gouvernement l’ancien grand patron d’Air Transat, une compagnie aérienne bien de chez nous, qui saurait nous protéger. Au royaume des casseurs, les patrons sont rois !